Pfioulàlà, il est compliqué de résumer ces trois bouquins.
Sachez en tout premier lieu que l'auteur vous invite à les télécharger sur son site[1], et même à en faire ce que vous voulez (licence CC-BY-NC-SA). À ma connaissance, ils n'existent pas en français — tiens d'ailleurs, ça pourrait être un exercice intéressant à faire à l'occasion. Un Nanotramo pour remplacer le Nanowrimo ?
Bref.
Attention : ne lisez pas les résumés de Maelstrom et Behemoth si vous ne souhaitez pas avoir un (léger) spoiler sur la fin de Starfish
Starfish
Nous sommes en 2050. Le monde est gouverné plus par les corporations transnationales que par des états qui sont, globalement, obsolètes. Si tant est qu'il y en ait une, la principale puissance économique du monde est le Québec indépendant, dont la richesse est assurée par ses exportations d'énergie hydroélectrique.
Le monde est en plein dans le plus fort de la crise énergétique et environnementale que nous abordons tout juste. Le Gulf Stream s'est interrompu, la température a baissé de 20 degrés en Europe alors que le reste du monde est en pleine désertification ; l'énergie est devenue un bien rare, les blackouts et brownouts étant de plus en plus fréquents en Amérique.
Pour s'assurer un peu d'indépendance vis-à-vis du Québec, la corporation N'AmPac (North America Pacific) a mis en œuvre un plan ambitieux qui consiste à installer des centrales géothermiques dans la faille Juan de Fuca, au nord-est du Pacifique, à trois kilomètres sous la surface. Milieu extrêmement inhospitalier : entre le fait qu'il s'agisse de la zone géologique la plus active du monde (25 cm / an de divergence), ce qui cause de multiples éruptions de lave et de gaz, des tremblements de terre, des éjection d'eau bouillante (et plus : à 3000 m de profondeur, l'eau reste liquide bien au-delà de 100°C), et la faune locale (des poissons bioluminescents, prédateurs féroces curieusement atteints de gigantisme), il s'agit d'un tour de force technique que d'y installer une centrale.
Comme l'automatisation a ses limites, ils ont recruté des gens, les rifters, des cyborgs spécialement adaptés à la vie au niveau du rift : des implants complexes dans leur poitrine (en remplacement d'un poumon) leur permet d'expulser toute trace de gaz de leur corps et de respirer sous l'eau (par électrolyse). Et, accessoirement, de compenser les effets de la pression (300 atmosphères quand même) sur leur système nerveux.
Il n'y a plus qu'à trouver des gens qui sont, psychologiquement, prêts à vivre plusieurs années dans le noir et la solitude, dans un environnement pareil.
Peut-être les plus adaptés sont ceux qui n'ont rien à perdre, les déviants de la société humaine ?
Un peu comme dans Blindsight du même auteur, Starfish met un peu longtemps à se mettre en place, et maintient le suspense quant au sujet réel du roman, que l'on ne découvre que dans les cent dernières pages. Mais ce n'est pas grave. Les chapitres qui précèdent sont passionnants, qu'il s'agisse des techniques d'exploration, de la prospective politique et économique, ou de l'étude psychologique que l'on peut, simplement, résumer en : « mettez une demi-douzaine d'asociaux divers (pédophiles, ex-enfants maltraités et abusés, violeurs, personnages violents, victimes professionnelles) dans un cube en métal entouré d'eau à perte de vue, et voyez ce qui se passe. »
Oh, et il y a aussi les effets étranges que la pression a sur le cerveau des rifters... Surtout quand ils se piquent de modifier les réglages de leurs implants.
Je n'en dis pas plus pour ne pas déflorer le roman. Sachez juste que tout s'enchaîne très bien, les pièces du puzzle s'assemblent petit à petit jusqu'à la révélation finale, et que c'est très bon.
Maelstrom
2051.
Lenie Clarke, leader officieuse des rifters de Channer, y a découvert quelque chose qui a changé sa vie — et, accessoirement, le cours de l'histoire de l'humanité. Quelque chose qui justifie qu'elle soit devenue l'ennemi public numéro un.
Le problème, c'est qu'elle ne sait pas de quoi il s'agit. Elle sait juste qu'on l'a fait souffrir, elle et ses... disons, collègues ; « amis » serait un mot trop fort. Pour elle, c'est le déclic : elle a décidé de se venger. Des supplices qu'elle a subi quand elle était petite, des manipulations que lui a infligé N'AmPac, du monde.
Achilles Desjardins est un « hors-la-loi » : un homme suffisamment doué en reconnaissance de formes, en statistiques et en analyse coûts / bénéfices pour qu'on lui ait donné un statut au-dessus des lois, celui d'agent de l'Autorité de Réponse aux Instabilités des Systèmes Complexes, CSIRA en anglais, surnommée la « Patrouille Entropique ». En deux mots, son boulot est de contrôler les dérapages industriels, biologiques, environnementaux ; de résoudre les crises, au besoin en sacrifiant des villes entières pour le bien commun.
Il n'est pas le seul. Mais surtout, il n'est pas libre. La contrepartie de son pouvoir illimité, c'est la perte de son libre arbitre : le Guilt Trip, une drogue sur mesure, amplifie ses réactions normales de culpabilité. Il est physiquement incapable de commettre un acte qui n'irait pas dans le sens du bien de l'humanité[2]. Quand il est convoqué par N'AmPac pour identifier les cas d'infection par « Behemoth », un nouveau microbe s'attaquant aux sols, privant les plantes de nutriments, il s'en étonne : ce genre de tâche est généralement laissé à ses subalternes. Mais il commence à percevoir quelque chose.
Ken Lubin est l'autre survivant de Channer. C'est aussi un tueur à gages officiel, un espion d'un nouveau genre, conditionné à anéantir les moindres fuites sans qu'il puisse prendre une décision consciente à ce sujet. Il est également soumis au Guilt Trip, ou à son proche parent.
Le réseau mondial, Internet, est plus communément appelé Maelstrom : les spams intelligents et les virus, la « faune », constituent l'essentiel de ce qui y circule, tout juste maintenus à l'écart par les « gels intelligents », des routeurs/firewalls basés sur des cultures de neurones. Par hasard, un spam mute et découvre une stratégie de reproduction et de dissémination, un motif de caractères alphanumériques qui lui ouvre toutes les portes, jusqu'à celles du monde réel.
Trois personnages et une lignée évolutive de programmes informatiques dont les trajectoires vont se croiser, dans une ambiance de désastre humain et écologique : la côte ouest du continent nord-américain a été transformée en camp permanent pour réfugiés (asiatiques, indiens, polynésiens, chassés par la famine née de l'instabilité du cycle des moussons, par la montée des eaux, etc.), rendus placides par les drogues que l'on ajoute à leurs rations de survie. L'intérieur des terres n'est pas mieux, et CSIRA prend des mesures de plus en plus draconiennes pour résister à un fléau que personne n'identifie encore.
Behemoth
2056.
Lenie Clarke s'est réfugiée auprès de ses anciens pires ennemis. Gardienne de prison ou membre de la communauté ? Elle ne sait pas exactement. On le lui reproche.
Ailleurs, sur la terre ferme, la fin du monde est en cours. Behemoth ne se contente pas de décimer la biosphère, mais est en train de tout éradiquer. Les plus riches se sont réfugiés dans des villes fortifiées, imprenables ; les moins chanceux sont abandonnés dans les campagnes de moins en moins vertes. L'Amérique du Nord est isolée, en quarantaine ; l'union afro-européenne atomise tout ce qui en quitte les côtes, et, de temps à autres, y envoie quelques missiles suspects que les restants de CSIRA (essentiellement Achilles Desjardins) s'empressent d'intercepter.
Clarke essaie de se racheter. Lubin, délivré du Guilt Trip et, en fait, de toute capacité à éprouver de la culpabilité, vit selon un code moral rigide, qu'il ne s'autorise pas à violer. Achilles Desjardin, lui aussi délivré du Guilt Trip, a la réaction inverse : il profite de son statut d'homme le plus puissant du continent pour passer à l'acte de tous ses fantasmes. Qui ne sont pas joyeux.
En conclusion
La trilogie Rifters est complexe, c'est le moins qu'on puisse dire. Il est difficile d'en extraire un thème principal. Biologie, mécanismes fondamentaux de la vie, possibilité d'un (ou plusieurs) types d'organismes vivants radicalement différents de (et incompatibles avec) ce que l'on connaît ; évolution, biologique et informatique ; psychologie des situations extrêmes ; manipulations mécaniques et génétiques sur l'homme, ses mémoires et sa conscience de soi ; conscience, mécanismes neurologiques et chimiques du libre arbitre ; politique de la gestion des ressources dans une crise écologique ; moralité en l'absence de culpabilité ; la liste est longue.
Et c'est... Bien. On pourra reprocher à Peter Watts une écriture un peu clinique, un peu crue (le taux de fuck par page est supérieur à ce que l'on voit habituellement en SF), sans que ça soit rédhibitoire. Le troisième tome m'a moins parlé que les deux premiers, mais c'est sans doute l'essoufflement : je les ai lus d'une traite, à force ça fait un peu beaucoup.
J'ai beaucoup aimé les intrigues complexes, les réflexions poussées, l'anticipation sociale, politique, scientifique... C'est fascinant et passionnant.
Bref, allez-y. A tout prendre, je conseillerais volontiers Blindsight comme premier contact avec l'auteur : ce n'est pas moins complexe et retors, mais c'est plus court, donc un tantinet plus abordable. Une fois cela lu, si vous avez apprécié, vous pouvez sauter sur Starfish, en prenant en compte le fait que c'est un peu plus lent.