J'ai lu et critiqué ce bouquin pour CitronMeringue. Vous pouvez donc y trouver la version ''diplomatique'' de ce que j'en ai pensé.

Ici, où j'ai le droit de déployer toute ma mauvaise foi légendaire, je serai moins gentil : c'est une bouse, une vraie, qui peut à la limite être appréciée comme un nanar écrit.

Pour le pitch, allez voir mon résumé sur CM. Pour l'avis, continuez. Attention : si vous avez aimé le bouquin, ne lisez pas plus loin.

La couverture est pas mal. J'aime bien.

C'est mal écrit. Bordage fait des phrases lourdingues, il empile les adjectifs comme autant de perles sucrées sur un gâteau écœurant[1]. Il use et abuse des superlatifs. On a droits à des gens aux yeux maléfiques, à des silences d'une profondeur insondable, à des balles qui miaulent sur du blindage en faisant jaillir des gerbes d'étincelles... En soi pas de péché capital, si ce n'était que c'est ainsi à chaque phrase, sur 500 pages. Ça fait long.

C'est malsain. Jugement de valeur me direz-vous, et je serai d'accord avec vous ; mais juste avant le Bordage, j'ai lu Behemoth de Peter Watts, dont l'un des thèmes secondaires est le comportement d'hommes auxquels on a chimiquement retiré la capacité de honte et de culpabilité ; des gens sans conscience dont l'un se trouve être à la fois l'homme le plus puissant du continent américain et un sadique qui ne peut concevoir de plaisir sexuel sans infliger de souffrance. Eh bien j'ai trouvé Behemoth très bon, et les descriptions de torture ne m'ont pas plus gêné que ça. En comparaison, Bordage se vautre dans le glauque, il écrit des pages et des pages sur les humiliations, les viols, et les tortures psychologiques que Jim inflige à Alice puis (du moins il essaie) à Zoé, l'adolescente d'une douzaine d'années.

Il prenait tout ce qu'il savait prendre, se servant de ses mains aux doigts interminables, de ses dents taillées comme des crocs, de son sexe long et tordu comme d'instruments de conquête et de domination.

Dans le monde du Feu de Dieu, tout le monde est un pervers, tout le monde est atteint : les enfants sont exposés à la pornographie, aux exhibitionnistes (mais ne s'en portent pas plus mal...) ; le premier réflexe d'une femme dont la progéniture est ensevelie sous les décombres est de proposer aux hommes qui passent de « faire tout ce qu'ils veulent avec elle » s'ils l'aident à déterrer ses enfants. Les hommes sont soit des prédateurs sexuels, soit des niais. Les femmes sont (presque) toutes des victimes.

Perso, comme vision de l'humanité et du sexe, ça me gêne. Et puis, quand on parle des bouts de cadavres sur le site d'un crash aérien, il y a des adjectifs plus, disons, appropriés que « dénudés ».

C'est ennuyeux. Au bout d'un moment on apprend à identifier les paragraphes qui n'ont aucun intérêt (à peu près un sur deux), et à n'en lire que les premiers et derniers mots. Même comme ça, c'est chiant comme un rat mort un jour de pluie.

C'est bourré jusqu'à la moelle d'invraisemblances. On passera sur le cataclysme lui-même, mais franchement, des ours polaires dans la Creuse ? Le type qui, alors qu'il lui reste 80 km à parcourir à pied avec une gamine de 6 ans et en plein blizzard, décide qu'il n'a rien de plus intelligent à faire que de jeter ses provisions de nourriture qui le ralentissent ? Un igloo cubique ? Des rats en groupes de plusieurs dizaines de milliers, mais affamés au point d'attaquer des hommes vivants pour les manger[2] ?

C'est extrêmement prévisible. On sait à peu près à la page 10 comment ça va finir. (Vérification faite : oui, à la page 10. C'est bien ça.)

Ça baigne dans un mysticisme à deux balles particulièrement énervant. La rédemption nous viendra des enfants, ces cœurs purs qui signalent un nouveau stade dans l'évolution de l'homme, bla bla bla... À la décharge de l'auteur, je ne suis pas bon public en général pour des niaiseries de ce type-là, surtout quand je viens de me fader trois tomes de hard sf très pointue sur la biologie et l'évolution.

Ça dégouline de bons sentiments. Franchement, si je me faisais agresser, tirer dessus, droguer, presque bouffer, et j'en passe, je n'en sortirais pas nécessairement avec un point de vue bisounours « tout le monde il est beau, il faut partager ce qu'on a avec tout le monde ».

...

Bref.

C'est marrant, tout ça. Comme beaucoup de monde, j'ai connu Bordage à partir de son space opéra Les Guerriers du Silence. À l'époque j'avais trouvé ça plutôt chouette, même si certains éléments m'avaient fait sourire (par exemple le côté rentre-dedans du message new age-eux « il faut être en harmonie avec sa nature et son corps » : tout le monde est à poil dans ces bouquins, sauf les méchants qui portent la burqa.)

Quelques années plus tard, je tombe sur L'Évangile du Serpent, qui m'a fait me marrer comme une baleine (des hippies qui parcourent la Bretagne en hiver à poil et n'attrapent même pas de pneumonie, je veux voir ça !), même si je suspecte que ce n'était pas entièrement voulu. À part ça, j'ai trouvé le roman piètre mais pas franchement mauvais.

Et là, ça... Ben, je recommencerai pas, hein.

C'est dommage, pour tout ce que j'ai pu le croiser aux divers festivals, etc., il m'a l'air fort sympathique, le monsieur.

Notes

[1] On a les métaphores qu'on peut.

[2] Hint : la sélection naturelle fait qu'une population quelconque ne grandit pas au-delà du potentiel offert par son environnement.