Il n'aura pas échappé à mes lecteurs, tous autant qu'ils sont (trois ou quatre), que je voue une admiration presque sans bornes à Catherine Dufour. Admiration qui est née d'un fait bien simple : la dame a un sacré sens de l'humour, et un sens de la formule fort percutant. Tout bêtement, lire du Dufour est une expérience très agréable pour peu qu'on ait l'esprit un chouïa mal placé.

Bref. Ceci étant dit, enfin, qu'est-ce donc que ce Blanche-Neige-là ?

C'est en fait la deuxième partie de la réédition au Livre de Poche de la série Quand les dieux buvaient, autrefois parue chez Nestiveqnen en quatre tomes numérotés 1, 2, 3 et 0 ; au LdP, on a droit juste à une "Première partie" (tomes 1 et 2) et une "Deuxième partie" (tomes 3 et 0). Ce sont donc en fait deux romans qu'on a ici : Merlin l'ange chanteur, et L'immortalité moins six minutes.

Merlin l'ange chanteur

Difficile à résumer. Disons que c'est la biographie d'une paire d'anges, un archange nommé Merlin et un angelot nommé l'Angelot, entre un peu avant le cataclysme où la Terre est devenue ronde[1] et l'an, quoi, 2500 ? À peu près. L'Archange est un salaud, un vrai : égocentrique et égoïste, entièrement dédié à son propre plaisir. Ce qui est un peu gênant à partir du moment où il se rend compte que ce qui se rapproche le plus de l'orgasme, pour lui, c'est les décharges de Foi brisée, si possible rehaussée du sang de la victime. Sans ça, il dépérit. Toute sa vie (et un ange, ça vit longtemps) il va donc faire en sorte de favoriser les atrocités religieuses.

Ne cherchez pas plus loin : le Merlin d'Arthur, qui a imposé le monothéisme en Bretagne, c'est lui. L'Inquisition, la chasse aux sorcières, c'est lui. Les guerres de religion ? Ne cherchez pas plus loin.

L'Angelot est son acolyte passif et vaguement dégoûté ; suiveur parce qu'il faut bien vivre, dégoûté par lui-même et par l'Archange.

Les deux premiers tiers du bouquin sont donc un roman historique. Une relecture assez orientée de l'histoire, de France surtout mais pas uniquement. A priori c'est plutôt fidèle aux faits ; je ne suis pas assez au fait de ces périodes-là pour détecter d'incohérences (dans la postface, Dufour en mentionne quelques-unes à titre de mea culpa). Au fond, c'est génial, surtout quand on aime l'humour noir.

Le dernier tiers sert à raccrocher aux tomes précédents (Blanche-Neige et les Lance-missiles et L'ivresse des providers). On y retrouve donc l'Ankou, Blanche-Neige, Evariste Galois et Onésiphore, ainsi que de nouveaux personnages qui, en l'an 2500, alors que la Terre inhabitable est inhabitée[2], descendent de leurs stations orbitales pour étudier un étrange phénomène de vampirisme dans les Carpathes.

Bon, ben... C'est joliment écrit, et puis faut bien de la continuité, mais... on se demande un peu quel est le but de tout cela ; et au terme de la lecture, on se dit que la partie futuriste n'était peut-être pas franchement nécessaire. Il est vrai que le roman, tel qu'il est construit, était difficile à achever.

L'immortalité moins six minutes

Ce titre est génial.

À part ça, c'est le tome zéro de la série ; une préquelle donc, quand la Terre était crêpiforme et toute infusée de magie. Suite à une querelle amoureuse entre une fée et un elfe noir, une paire de fées (copines de la première ; ce sont Pétrol'Kiwi et Pimprenouche, vues dans les trois tomes précé-... euh... suiv-... postprécédents ?) se retrouvent embrigadées bien malgré elles dans une quête épique, sise au pays de Bas-Bord, un monde réac paumé entre l'Ether et le Sub-Ether, un peu de côté. Connu pour ses volcans et ses champs de ruines, et ses traditions franchement lourdingues de chants et de poésies dans des langues rappelant le finnois et le gallois. En chemin, elles croisent un quarteron de nains aux pieds poilus qu'accompagnent une paire d'humains, un elfe des bois et un nain à la barbe tressée, de toute évidence lancée dans leur propre quête. Elles raisonnent alors, fort logiquement, qu'elles peuvent les laisser faire le sale boulot et se contenter de les suivre ; vivre leur quête par procuration, en fait.

On l'aura compris, il s'agit d'une parodie du Seigneur des Anneaux ; surtout le film, en fait. Catherine Dufour explique dans la postface qu'elle a eu envie d'écrire ce bouquin quand elle s'est rendue compte que dès que les hobbits du film faisaient la cuisine, quelque chose d'horrible leur arrivait et ils étaient obligés de partir en courant ; elle a donc imaginé que des fées les suivaient et bouffaient les saucisses.

C'est bizarre. Quand j'ai lu ce bouquin pour la première fois, j'en suis sorti avec une impression assez mitigée. J'avais beaucoup ri, bien sûr : ça, c'est un acquis avec cet auteur. Pour autant, la construction du roman m'avait paru déséquilibrée, entre un gros quart introductif, une partie du milieu sur la Terre d'icelle, et un dernier quart de conclusion déprimée. Cette critique est toujours valide ; quelque part, on a une partie parodique trop longue pour un roman qui parle d'autre chose, et trop courte pour un roman franchement parodique. Ceci étant, ça ne m'a pas gêné à la relecture, au contraire : connaissant l'histoire générale, ses avantages et ses défauts, ça m'a permis d'apprécier nettement plus la forme, les gags bêtes (et dieu sait qu'ils le sont), et l'atmosphère de tension fataliste qui ronge les sangs des protagonistes. Passée la déception initiale, on est bien obligé d'admettre qu'on est là devant un très bon roman, nettement moins guilleret que les trois autres de la série et pourtant sensiblement plus drôle.

Notes

[1] Quand Dieu s'est mis à boire.

[2] Ben tiens.