Anathem, Neal Stephenson
Par Fifokaswiti le dimanche, novembre 1 2009, 08:37 - Chroniques et bouquins - Lien permanent

Voilà un livre qu'il est compliqué de résumer... D'autant que la découverte des tenants et des aboutissants de l'histoire fait partie intégrante du plaisir (immense) de la lecture. Je ferai, peut-être, une deuxième fiche de lecture, pleine de spoilers cette fois-là ; en attendant, je vais parler du monde fascinant dans lequel tout ça se déroule.
Anathem se déroule sur la planète Arbre[1], remarquablement similaire à la Terre en dehors de la simple géographie, et bien sûr de son histoire. Quelque sept mille ans avant que le roman ne démarre, la science et la religion divorcent quand les deux filles de Cnoüs[2] divergent dans leur interprétation de la vision de leur père, qui leur a affirmé avoir vu dans le ciel un triangle isocèle venu d'un monde parfait : Deät en déduit qu'il a vu le Paradis et Dieu ; Hyleae préfère inférer l'existence qu'un univers d'idées pures dont nos perceptions ne sont qu'un piètre reflet[3]. La messe est dite, les adeptes de Deät (les Déolâtres) et ceux d'Hyleae (les Physiologues), globalement, suivront chacun leur chemin.
Cette séparation de la croyance et de la raison, ou plutôt de l'acceptation inconditionnelle et du rationalisme, disons, cartésien[4], est le thème central, voire le point d'entrée d'Anathem. Pour le reste, la chronologie est à peu près compatible avec la nôtre : un âge d'or de la philosophie gréco-romaine, une période barbare pendant laquelle les savants sont cloîtrés[5], une Renaissance[6] et une période technologique.
Et là on entre dans l'anticipation : six cent ans après la Renaissance, l'Ère Technologique se termine par des Terribles Événements dont on ignore la nature, mais qui sont suffisants pour refonder la société selon le principe de la séparation stricte de la société séculière (le Sæculum) et des scientifiques, désormais enfermés dans des maths.
Un math est une petite communauté de penseurs, qui jurent de n'avoir aucun contact avec le Sæculum jusqu'à la prochaine ouverture des portes, l'Apert. Selon le math, ça peut être une fois par an, une fois tous les dix ans, une fois tous les cent ans, ou une fois tous les mille ans. Les maths, typiquement de périodes différentes, sont regroupés en concents. Un concent typique a ainsi un math annuel, un décennaire, voire un centenaire ; les gros concents rajoutent un millénaire. Pour des raisons évidentes qui concernent surtout les maths centenaires et millénaires, il existe des mécanismes pour apporter des nouvelles recrues sans attendre d'Apert.
Pendant les trois mille ans qui suivent, trois Sacs ont lieu pendant lesquels le monde mathique a été dévasté et à la suite desquels leurs règles ont été renforcées : interdiction d'utiliser des "machines syntaxiques" (des ordinateurs) et création d'une caste d'intouchables chargés de garder en fonctionnement les divers systèmes informatiques des concents[7] et du Sæculum[8] ; interdiction des manipulations génétiques ; style de vie plus austère et création d'une Inquisition chargée de contrôler l'application de la Discipline.
Bref. Fast-forward : notre histoire débute quelques jours avant l'Apert (annuel et décennaire) de l'an 3690 après la Refondation. Notre narrateur est fraa Erasmas, un jeune décennaire d'un peu moins de vingt ans, entré au math dix ans avant, qui étudie sous fraa Orolo, l'un des cosmographes (astronomes) les plus réputés du concent de Saunt[9] Edhar. La vie mathique ronronne tranquillement à son rythme (lent) habituel, mais petit à petit des événements extraordinaires ont lieu, à commencer par la fermeture de l'observatoire de Saunt Edhar par l'Inquisition.
Et là, je n'en dis pas plus. Comme je disais en introduction, moins on en sait et plus on prend de plaisir à découvrir de quoi il est question dans tout ça.
Anathem est un pavé. Pas loin de mille pages, un million huit cent mille signes pour ceux qui comptent ainsi : ce n'est pas un roman que l'on lit à la légère, y compris au sens littéral (il faut accepter de se trimballer un bloc de bois de taille et de poids considérable). Au niveau intellectuel, c'est riche et foisonnant, vous l'aurez compris ; il faut s'intéresser un peu à l'histoire des sciences et à la philosophie pour apprécier certains éléments[10], mais je doute que ça soit indispensable du moment qu'on ne soit pas totalement hermétique à ce type de choses. Il y a bien d'autres choses : de la réflexion, de l'humanité, de l'action, de la bravoure, des discours sur la nature de l'espace-temps, des arts martiaux, de l'agriculture fort peu intensive, beaucoup de geekerie, de la mécanique orbitale, du romantisme...
Tout cela est bien difficile à résumer. Il est sûr que d'aucuns reprocheront à Stephenson de s'éparpiller et d'avoir fait un roman trop long (le directeur de la plus réputée des collections de SF en France a d'ailleurs traité le roman d'illisible, mais je suspecte que c'est parce qu'il était frustré qu'un concurrent disons, moins réputé[11], ait fait main basse sur les droits de traduction.) Il est vrai qu'au début, il ne se passe pas grand-chose ; c'est qu'il faut de l'exposition, et le point de vue unique d'un avout décennaire, pour qui passer trois ou quatre mois sur un calcul de mécanique orbitale est tout à fait naturel, n'aide pas à dynamiser les premières pages du récit.
Pour autant, j'ai été fasciné de bout en bout, ne serait-ce que par l'impressionnant décalage entre les maths et le Sæculum. La coexistence pacifique entre des savants en toges qui parlent grec ancien (pardon : orth) et des businessmen industrieux accrochés à leurs téléphones portables est un concept pour le moins intriguant. Quant au rythme du récit, rassurez-vous, il s'accélère assez vite (quelques centaines de pages quand même), au point qu'une fois le point milieu passé, il est difficile de s'arracher au roman.
Bref : allez-y. C'est une lecture ardue, mais qui vaut largement le coup.
Notes
[1] Prononcez comme le machin vertical avec un tronc et des feuilles. Dans la préface, Stephenson conseille de demander la prononciation à un Français.
[2] Prononcez Kno-ous. On remarque ici que la passion de Stephenson pour les diérèses (comme dans coördinates ou reëstablish) est restée intacte depuis le Cycle Baroque.
[3] Les philosophes reconnaîtront là la Théorie des Formes de Platon.
[4] Si Descartes l'inventeur de la géométrie analytique trouve son équivalent arbran en Saunt Lesper, celui du Discours de la méthode correspond plus à Diax, qui a chassé les numérologues du Temple. Entre ça et son influence sur la pensée mathique (on y reviendra), Diax est ce qui se rapproche le plus chez les penseurs de la figure de Jésus-Christ. Bref, Descartes est Jésus !
[5] La grosse différence étant que chez nous, les savants et les religieux étaient les mêmes personnes ; sur Arbre, il y avait deux systèmes monastiques parallèles, un pour les prieurs et un – les maths – pour les penseurs. Pour faire écho à la note précédente, le système mathique a été fondé par une certaine Cartas, ce qui fait qu'on l'appelle le système... cartasien.
[6] Littéralement.
[7] Notamment, mais pas uniquement, les sous-systèmes des Horloges, qui fonctionnent sans discontinuer et marquent l'ouverture des portes lors des Aperts.
[8] Typiquement, le Reticulum, équivalent d'Internet.
[9] Déformation de Savant ; titre honorifique donné à titre posthume aux scientifiques les plus marquants de leur époque.
[10] Je me suis pas mal amusé à faire les correspondances entre les théors arbrans et leurs équivalents terriens ; d'ailleurs j'ai regretté que si on a un Pythagore, il manque Thalès.
[11] Bragelonne pour ne pas le nommer ; la version française est "à paraître", je suppose en 2010.