Shades of Grey, Jasper Fforde
Par Fifokaswiti le dimanche, février 28 2010, 08:28 - Chroniques et bouquins - Lien permanent
Jasper Fforde est un ancien caméraman (enfin, focus puller : c'est plus spécialisé, il ne tient pas la caméra mais fait joujou avec l'objectif) et un grand amateur d'aviation rétro.
Mais s'il est connu, ce n'est pas pour sa brève apparition dans le Making of du Masque de Zorro, mais surtout parce qu'il écrit des livres complètement barges où le monde réel (enfin… un chouïa uchronique quand même) et le monde littéraire (pas St Germain des Prés, non : plutôt le lieu de résidence de gens comme Emma Bovary, Jane Eyre, etc.) se mélangent joyeusement.
Son nouvel opus, Shades of Grey donc, vient de sortir. Et surprise, ça n'a rien à voir.
C'est de la SF post apocalyptique, si l'on veut. On sait qu'une catastrophe est arrivée, mais même les habitants des lieux ne savent que « Quelque Chose est Arrivé ». Certaines des conséquences de ce Quelque Chose sont encore présentes, comme des animaux mutants un peu partout (les cygnes notamment sont devenus de redoutables prédateurs de l'espèce humaine.) En particulier, une forme particulière de daltonisme touche à peu près tout le monde : les gens ne perçoivent plus vraiment les couleurs naturelles ; les plus chanceux n'en voient qu'une ou deux, et très mal avec ça. La hiérarchie sociale s'est construite sur ces perceptions : plus on voit bien les couleurs, plus haut on est placé.
Rajoutez là-dessus un paquet de règles inviolables mais souvent absurdes (il est interdit de fabriquer des cuillères…) et vous obtenez une société pour le moins étrange.
Et ça fait cinq siècles que ça dure.
Le roman parle d'Eddie Russett, un jeune Rouge, qui pour avoir joué un tour à un de ses camarades de classe a reçu comme punition une leçon d'humilité : il doit se rendre dans un petit village à la frontière de la civilisation et y mener un inventaire de toutes les chaises. Ce faisant, il va, comme de bien entendu, découvrir de nombreuses choses qui vont bouleverser sa conception de l'existence.
Ça reste du Fforde. Les amateurs d'humour absurde vont adorer, les autres ne vont rien y comprendre. Le monde est bourré de petits détails tous plus bêtes les uns que les autres.
Mais c'est du Fforde différent. En fait ça n'a pas grand-chose à voir avec le joyeux bordel de Thursday Next. C'est plus sombre, et surtout c'est beaucoup plus typé jeunesse : on a là un roman d'apprentissage, sur le passage à l'âge adulte est le thème principal, avec tout ce que cela implique (premiers amours, premières relations sexuelles, prise de sa place dans la société, explosion des illusions simplificatrices de l'enfance…) D'où un certain malaise : le bouquin est vendu comme adulte, alors qu'il aurait nettement plus sa place dans les étagères « jeunes adultes » à côté de Harry Potter. Je n'ai rien contre la littérature jeunesse, mais j'ai besoin d'être prévenu, pour me mettre dans le bon état d'esprit… parce que bon, la transition entre l'enfance et l'âge adulte, ça fait un moment que ce n'est plus d'actualité pour moi.
Ceci étant, pris comme un jeunesse, c'est très bien.
Autre bémol, un truc qui m'a agacé : Fforde confond couleurs primaires soustractives (cyan - magenta - jaune : ce qu'il faut mettre sur une surface éclairée pour obtenir la couleur que l'on souhaite) et couleurs primaires additives (rouge - vert - bleu : ce que l'œil perçoit.) On a ainsi des gens qui ne voient que le jaune, mais pas le bleu ni le vert, ce qui est une impossibilité physique. C'est très énervant, d'autant plus que je soupçonne que c'est fait exprès pour « coller » aux simplifications que l'on apprend aux enfants à l'école. Le scientifique endormi en moi s'énerve : que l'on n'aille pas expliquer aux enfants des trucs trop compliqués pour eux OK ; qu'on aille leur raconter des trucs complètement faux, là non. D'autant plus que j'estime qu'un ado capable de comprendre le sexe et l'embarras amoureux est largement en mesure de saisir la distinction (surtout à notre époque pleine d'écrans, où le RVB est omniprésent.)
Bref. Pas d'avis tranché. J'ai pris du plaisir à lire ce bouquin, mais nettement moins que d'habitude avec Fforde, sans doute parce que je ne suis pas cœur de cible.