Bon, voilà, j'ai fini par la lire, cette antho[1]. Je ne prétends pas en faire une critique de qualité, informée et de fond, parce que s'il y a un bouquin qui a été copieusement chroniqué ces derniers mois, c'est bien celui-là… Mais j'ai quand même envie de dire ce que j'en ai pensé.
En général, la couverture ne ment pas. Il s'agit bel et bien de « quinze grands récits de science-fiction. » Lehman a su réunir dans un bouquin certains des plus grands noms de la SF française (il ne manque guère qu'Ayerdhal et Wagner − peut-être Klein − pour avoir un tableau à peu près complet[2].) L'impression générale est « ouah ! » : par rapport à l'essentiel de ce que j'ai pu lire en nouvelles ces quelques dernières années, qui était surtout de la micro-édition très orientée fandom, on est clairement à un autre niveau. L'effet est intéressant : d'un côté, on se sent humble, très humble. De l'autre, ces récits m'ont fait rêver, m'ont jeté des étoiles dans les yeux et des concepts dans la tête. Ça faisait longtemps, et arrivé à mi-chemin de l'antho, j'avais furieusement envie de me remettre à écrire, et ça, ça faisait encore plus longtemps.
Dans le détail…
J'avoue avoir eu un gros a priori vis-à-vis de Fabrice Colin. Je le connais fort peu, mais tout ce que j'en ai lu (deux tomes de Winterheim et Les confessions d'un automate mangeur d'opium) était, soit décevant, soit, disons, clairement pas pour un lecteur comme moi (sans euphémisme, j'ai trouvé Winterheim très mauvais.) Du coup, j'ai été très agréablement surpris par son double texte, très dickien certes, mais pas que, une mise en abyme très intelligente et angoissante qui floute astucieusement la frontière entre la réalité (quelle réalité ?) et la fiction (quelle fiction ?) Ce n'était pas gagné. L'histoire de la tête androïde de Philip K. Dick qui intervient dans un contexte dickien, et l'angoisse de l'auteur qui découvre qu'un alter ego fictionnel a déjà écrit le texte auquel il pensait, laissaient craindre un fatras auto-référentiel, un circuit fermé de rétroaction dans un milieu très select, une forme d'intellectualisme nombriliste rive gauche mais adapté à la SF. Eh bien non, c'est fait avec intelligence et beaucoup de talent. C'est un hommage à l'un des patrons saints de la SF, mais c'est aussi une paire de textes qui tiennent tous seuls par leurs qualités propres. Allez, soyons fous : si je ne devais retenir qu'un seul texte de l'antho, ce seraient ces deux-là.
Tertiaire d'Eric Holstein est très sympathique, dans le genre humour féroce que j'aime. Dans son futur proche, tout se vend et tout s'achète, et donc, tout doit s'acheter et se vendre. L'argent a une dimension identitaire. Vous êtes votre compte en banque ! Dommage que, d'un strict point de vue narratif, on reste sur sa faim. Il n'y a là pas d'histoire, juste une saynète de la vie ordinaire d'un type détestable. Mais on ne saurait trop lui en tenir rigueur.
Je parle souvent ici de Catherine Dufour, dont j'admire énormément l'écriture (et pas mal le point de vue, souvent décalé, généralement dans le ton humour féroce qui fait ricaner bêtement dont je parlais plus haut.) Elle signe ici une Fatwa de mousse de tramway qui n'est quasi pas de la SF, et qui ironise sur les pressions politico-financières qui font accoucher d'absurdités. Ce texte souffre de la juxtaposition avec le Holstein : même thème général, même approche humouristique. L'histoire est différente, et Dufour a un meilleur sens de la formule[3] ; mais ça ne sauve pas le lecteur d'une impression gênante de répétition. Je plains Serge Lehman, qui a reçu ces deux très bons textes, et qui aurait dû en refuser un, non parce qu'il est mauvais, mais parce qu'il est trop proche d'un autre déjà accepté… Ç'aurait été injuste, et choisir entre les deux aurait été impossible. Prendre les deux était sans doute la seule solution, au risque de diminuer leur impact.
À mon grand désarroi, je n'ai jamais rien lu de Jean-Claude Dunyach, bien que certains de ses bouquins (Étoiles mortes et Déchiffrer la trame, au moins) ornent mes étagères. Après Les fleurs de Troie, il est impensable que je ne les lise pas, et prochainement. C'est de la hard-sf mâtinée de space opera du plus bel effet ; ça évoque les mêmes émotions et les mêmes réflexions que, par exemple, Watts ou Reynolds (mais peut-être en mieux écrit, ce qui ne gâte rien.)
Seule inconnue de cette antho, Maheva Stephan-Bugni nous livre avec Pirate un joli récit, un tantinet angoissant, de perte d'identité voire d'apathie, dans un monde passif-agressif, confit de sollicitude cruelle, et tellement réaliste[4]. De dépressif asocial, le personnage se transforme sans changer en héros poétique. C'est beau et fort bien fait.
Après cela, Laurent Kloetzer détonne avec son histoire de barbouzeries cyberpunkisantes. C'est méchant, c'est violent, ça fait mal. Ça grince. Ça fait du bien.
Lumière Noire de Thomas Day suit dans la même lignée. L'exercice (un récit post-apo, dans un monde où les machines se sont rebellées) est casse-gueule, parce que souvent exploité dans la culture populaire. Day désamorce finement le problème en référençant explicitement Terminator, petite astuce d'écrivain qu'on lui pardonnera volontiers, d'autant que Lumière Noire est au fond l'opposé de Skynet. Là encore, c'est violent, ça saigne et c'est méchant, on sent une certaine attirance de l'auteur pour le gore et les séries B. Le style est très « cinématographique », très visuel, très efficace en somme. Pour chipoter, je pourrais dire que la fin m'a déçu, mais c'est surtout parce que j'aurais imaginé autre chose : critique non recevable.
Après deux textes aussi violents, il convenait de faire une transition. C'est André Ruellan qui s'y colle avec Temps mort, récit qui joue sur la subjectivité du temps, où quelques secondes d'acharnement thérapeutique sont vécues comme une éternité de souffrances. Pas mal, et bien réalisé, mais rien de nouveau sous le soleil, dans le même genre il y a La plongée de Planck d'Egan (in Radieux) voire la séquence du suicide dans Substance Mort de Dick.
On m'a survendu Les trois livres qu'Absalon Nathan n'écrira jamais de Léo Henry. Du coup, je m'attendais à une sorte d'expression du génie littéraire, et je suis tombé sur un exercice de style. Non qu'il soit mauvais. Loin de là. Mais la technique d'écrivain est tellement présente que l'on se prend à apprécier la nouvelle en tant qu'exercice de mise en abyme[5], et non en tant que nouvelle. Peut-être était-ce d'ailleurs le but : il s'agit après tout d'un écrivain (Henry) racontant l'histoire d'un écrivain (Nathan) ne racontant pas trois histoires à propos d'écrivains racontant des histoires. Tout cela est bien joli, mais on se prend à regretter que les trois synopsis qui nous sont donnés ne soient que cela ; en ce qui me concerne, j'aurais beaucoup aimé lire ces trois livres. J'y aurais certainement pris plus de plaisir qu'à lire l'histoire de leur non-écriture. L'auteur en était sans doute conscient, car il écrit − avec une certaine perversité − que ces histoires n'intéresseraient que des écrivains. Possible. Mais la critique vaut encore plus pour la nouvelle.
Cette nouvelle aura au moins eu l'intérêt de me faire réfléchir au processus créatif, et à certaines techniques d'écriture. En somme, à me redonner envie d'écrire moi-même[6] (à mon maigre et modeste niveau.) À ce moment dans la lecture du bouquin, j'étais donc plutôt en mode « créateur » plutôt qu'en mode « lecteur » : ça m'a considérablement piraté mon temps de cerveau disponible, et perturbé la lecture des deux nouvelles suivantes. Je ne leur ai donc pas fait honneur.
Penché sur le berceau des géants de Daylon est un texte fort intelligent qui prend l'idée du premier contact et lui applique un traitement, disons, rétrofuturiste. C'est bien, mais je l'ai lu grandement en diagonale.
Pour la même raison, j'ai fait l'impasse sur Dragonmarx de Philippe Curval. Après une page ou deux, j'ai conclu que s'il y avait quelque chose que je n'avais pas envie de faire, c'était de lire une uchronie fantasy sur des communistes armés de l'anneau des Nibelungen et retranchés dans le centre-ville de Vienne. J'y reviendrai un jour, mais pas maintenant.
Il a fallu Jérôme Noirez, dont j'ai déjà dit ici tout le bien dont je pense, pour me replonger en mode simple lecteur. Terre de Fraye est un Noirez type : sale, gluant, mais aussi drôle et poétique. Une novella plutôt longue, et qui se finit, pour faire un mauvais jeu de mots, en queue de poisson, mais jouissive quand même.
S'ensuit un court texte de David Calvo, Je vous prends tous un par un dont, hum, je n'ai pas vu l'intérêt. Le seul raté, si l'on veut, de cette anthologie.
Anthologie qui se conclut par un très bon texte de Xavier Mauméjean, Hilbert Hotel, une histoire folle dans un contexte tout à fait irréaliste, mais parfaitement cohérent. Je l'ai dit : c'est très bon.
Pour conclure… Bah, je ne vais pas me répéter. Cette antho est un excellent bouquin, auquel on ne pourra faire que quelques reproches : la juxtaposition de Holstein et Dufour, les présentations des textes franchement dispensables, et c'est à peu près tout. Ah si, il paraît que la préface élabore une thèse qui fait débat (700 pages !) dans le petit milieu de la SF. Franchement, je ne l'ai pas lue. Ce n'est pas pour la préface que l'on lit cette antho, mais pour les textes, qui sont d'un très bon niveau.
Notes
[1] enfin presque, j'ai fait l'impasse sur un des textes, mais j'y reviendrai.
[2] Oui, je sais, on pourrait encore en rajouter… mais une sélection est forcément limitative, et il n'y a guère que ces deux-là dont l'absence s'est vraiment sentie.
[3] ce qui n'est pas une critique d'Eric Holstein : Catherine Dufour a un meilleur sens de la formule que n'importe quel auteur vivant ou mort.
[4] qui m'a fait penser, l'ironie mordante en moins, à ''Siècle d'enfer'' de F. Castaing.
[5] pour le coup, celle de Colin est plus intéressante à mon goût.
[6] il est amusant, rétrospectivement, qu'une nouvelle que je n'ai pas apprécié m'ait autant marqué, et fait réfléchir, au point de changer complètement mon état d'esprit. Il est possible, finalement, que Lehman ait raison, et que cette nouvelle se trouvera dans tous les livres d'histoire de la littérature.

