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dimanche, juillet 4 2010

Retour sur l'Horizon, anthologie de Serge Lehman

Bon, voilà, j'ai fini par la lire, cette antho[1]. Je ne prétends pas en faire une critique de qualité, informée et de fond, parce que s'il y a un bouquin qui a été copieusement chroniqué ces derniers mois, c'est bien celui-là… Mais j'ai quand même envie de dire ce que j'en ai pensé.

En général, la couverture ne ment pas. Il s'agit bel et bien de « quinze grands récits de science-fiction. » Lehman a su réunir dans un bouquin certains des plus grands noms de la SF française (il ne manque guère qu'Ayerdhal et Wagner − peut-être Klein − pour avoir un tableau à peu près complet[2].) L'impression générale est « ouah ! » : par rapport à l'essentiel de ce que j'ai pu lire en nouvelles ces quelques dernières années, qui était surtout de la micro-édition très orientée fandom, on est clairement à un autre niveau. L'effet est intéressant : d'un côté, on se sent humble, très humble. De l'autre, ces récits m'ont fait rêver, m'ont jeté des étoiles dans les yeux et des concepts dans la tête. Ça faisait longtemps, et arrivé à mi-chemin de l'antho, j'avais furieusement envie de me remettre à écrire, et ça, ça faisait encore plus longtemps.

Dans le détail…

J'avoue avoir eu un gros a priori vis-à-vis de Fabrice Colin. Je le connais fort peu, mais tout ce que j'en ai lu (deux tomes de Winterheim et Les confessions d'un automate mangeur d'opium) était, soit décevant, soit, disons, clairement pas pour un lecteur comme moi (sans euphémisme, j'ai trouvé Winterheim très mauvais.) Du coup, j'ai été très agréablement surpris par son double texte, très dickien certes, mais pas que, une mise en abyme très intelligente et angoissante qui floute astucieusement la frontière entre la réalité (quelle réalité ?) et la fiction (quelle fiction ?) Ce n'était pas gagné. L'histoire de la tête androïde de Philip K. Dick qui intervient dans un contexte dickien, et l'angoisse de l'auteur qui découvre qu'un alter ego fictionnel a déjà écrit le texte auquel il pensait, laissaient craindre un fatras auto-référentiel, un circuit fermé de rétroaction dans un milieu très select, une forme d'intellectualisme nombriliste rive gauche mais adapté à la SF. Eh bien non, c'est fait avec intelligence et beaucoup de talent. C'est un hommage à l'un des patrons saints de la SF, mais c'est aussi une paire de textes qui tiennent tous seuls par leurs qualités propres. Allez, soyons fous : si je ne devais retenir qu'un seul texte de l'antho, ce seraient ces deux-là.

Tertiaire d'Eric Holstein est très sympathique, dans le genre humour féroce que j'aime. Dans son futur proche, tout se vend et tout s'achète, et donc, tout doit s'acheter et se vendre. L'argent a une dimension identitaire. Vous êtes votre compte en banque ! Dommage que, d'un strict point de vue narratif, on reste sur sa faim. Il n'y a là pas d'histoire, juste une saynète de la vie ordinaire d'un type détestable. Mais on ne saurait trop lui en tenir rigueur.

Je parle souvent ici de Catherine Dufour, dont j'admire énormément l'écriture (et pas mal le point de vue, souvent décalé, généralement dans le ton humour féroce qui fait ricaner bêtement dont je parlais plus haut.) Elle signe ici une Fatwa de mousse de tramway qui n'est quasi pas de la SF, et qui ironise sur les pressions politico-financières qui font accoucher d'absurdités. Ce texte souffre de la juxtaposition avec le Holstein : même thème général, même approche humouristique. L'histoire est différente, et Dufour a un meilleur sens de la formule[3] ; mais ça ne sauve pas le lecteur d'une impression gênante de répétition. Je plains Serge Lehman, qui a reçu ces deux très bons textes, et qui aurait dû en refuser un, non parce qu'il est mauvais, mais parce qu'il est trop proche d'un autre déjà accepté… Ç'aurait été injuste, et choisir entre les deux aurait été impossible. Prendre les deux était sans doute la seule solution, au risque de diminuer leur impact.

À mon grand désarroi, je n'ai jamais rien lu de Jean-Claude Dunyach, bien que certains de ses bouquins (Étoiles mortes et Déchiffrer la trame, au moins) ornent mes étagères. Après Les fleurs de Troie, il est impensable que je ne les lise pas, et prochainement. C'est de la hard-sf mâtinée de space opera du plus bel effet ; ça évoque les mêmes émotions et les mêmes réflexions que, par exemple, Watts ou Reynolds (mais peut-être en mieux écrit, ce qui ne gâte rien.)

Seule inconnue de cette antho, Maheva Stephan-Bugni nous livre avec Pirate un joli récit, un tantinet angoissant, de perte d'identité voire d'apathie, dans un monde passif-agressif, confit de sollicitude cruelle, et tellement réaliste[4]. De dépressif asocial, le personnage se transforme sans changer en héros poétique. C'est beau et fort bien fait.

Après cela, Laurent Kloetzer détonne avec son histoire de barbouzeries cyberpunkisantes. C'est méchant, c'est violent, ça fait mal. Ça grince. Ça fait du bien.

Lumière Noire de Thomas Day suit dans la même lignée. L'exercice (un récit post-apo, dans un monde où les machines se sont rebellées) est casse-gueule, parce que souvent exploité dans la culture populaire. Day désamorce finement le problème en référençant explicitement Terminator, petite astuce d'écrivain qu'on lui pardonnera volontiers, d'autant que Lumière Noire est au fond l'opposé de Skynet. Là encore, c'est violent, ça saigne et c'est méchant, on sent une certaine attirance de l'auteur pour le gore et les séries B. Le style est très « cinématographique », très visuel, très efficace en somme. Pour chipoter, je pourrais dire que la fin m'a déçu, mais c'est surtout parce que j'aurais imaginé autre chose : critique non recevable.

Après deux textes aussi violents, il convenait de faire une transition. C'est André Ruellan qui s'y colle avec Temps mort, récit qui joue sur la subjectivité du temps, où quelques secondes d'acharnement thérapeutique sont vécues comme une éternité de souffrances. Pas mal, et bien réalisé, mais rien de nouveau sous le soleil, dans le même genre il y a La plongée de Planck d'Egan (in Radieux) voire la séquence du suicide dans Substance Mort de Dick.

On m'a survendu Les trois livres qu'Absalon Nathan n'écrira jamais de Léo Henry. Du coup, je m'attendais à une sorte d'expression du génie littéraire, et je suis tombé sur un exercice de style. Non qu'il soit mauvais. Loin de là. Mais la technique d'écrivain est tellement présente que l'on se prend à apprécier la nouvelle en tant qu'exercice de mise en abyme[5], et non en tant que nouvelle. Peut-être était-ce d'ailleurs le but : il s'agit après tout d'un écrivain (Henry) racontant l'histoire d'un écrivain (Nathan) ne racontant pas trois histoires à propos d'écrivains racontant des histoires. Tout cela est bien joli, mais on se prend à regretter que les trois synopsis qui nous sont donnés ne soient que cela ; en ce qui me concerne, j'aurais beaucoup aimé lire ces trois livres. J'y aurais certainement pris plus de plaisir qu'à lire l'histoire de leur non-écriture. L'auteur en était sans doute conscient, car il écrit − avec une certaine perversité − que ces histoires n'intéresseraient que des écrivains. Possible. Mais la critique vaut encore plus pour la nouvelle.

Cette nouvelle aura au moins eu l'intérêt de me faire réfléchir au processus créatif, et à certaines techniques d'écriture. En somme, à me redonner envie d'écrire moi-même[6] (à mon maigre et modeste niveau.) À ce moment dans la lecture du bouquin, j'étais donc plutôt en mode « créateur » plutôt qu'en mode « lecteur » : ça m'a considérablement piraté mon temps de cerveau disponible, et perturbé la lecture des deux nouvelles suivantes. Je ne leur ai donc pas fait honneur.

Penché sur le berceau des géants de Daylon est un texte fort intelligent qui prend l'idée du premier contact et lui applique un traitement, disons, rétrofuturiste. C'est bien, mais je l'ai lu grandement en diagonale.

Pour la même raison, j'ai fait l'impasse sur Dragonmarx de Philippe Curval. Après une page ou deux, j'ai conclu que s'il y avait quelque chose que je n'avais pas envie de faire, c'était de lire une uchronie fantasy sur des communistes armés de l'anneau des Nibelungen et retranchés dans le centre-ville de Vienne. J'y reviendrai un jour, mais pas maintenant.

Il a fallu Jérôme Noirez, dont j'ai déjà dit ici tout le bien dont je pense, pour me replonger en mode simple lecteur. Terre de Fraye est un Noirez type : sale, gluant, mais aussi drôle et poétique. Une novella plutôt longue, et qui se finit, pour faire un mauvais jeu de mots, en queue de poisson, mais jouissive quand même.

S'ensuit un court texte de David Calvo, Je vous prends tous un par un dont, hum, je n'ai pas vu l'intérêt. Le seul raté, si l'on veut, de cette anthologie.

Anthologie qui se conclut par un très bon texte de Xavier Mauméjean, Hilbert Hotel, une histoire folle dans un contexte tout à fait irréaliste, mais parfaitement cohérent. Je l'ai dit : c'est très bon.

Pour conclure… Bah, je ne vais pas me répéter. Cette antho est un excellent bouquin, auquel on ne pourra faire que quelques reproches : la juxtaposition de Holstein et Dufour, les présentations des textes franchement dispensables, et c'est à peu près tout. Ah si, il paraît que la préface élabore une thèse qui fait débat (700 pages !) dans le petit milieu de la SF. Franchement, je ne l'ai pas lue. Ce n'est pas pour la préface que l'on lit cette antho, mais pour les textes, qui sont d'un très bon niveau.

Notes

[1] enfin presque, j'ai fait l'impasse sur un des textes, mais j'y reviendrai.

[2] Oui, je sais, on pourrait encore en rajouter… mais une sélection est forcément limitative, et il n'y a guère que ces deux-là dont l'absence s'est vraiment sentie.

[3] ce qui n'est pas une critique d'Eric Holstein : Catherine Dufour a un meilleur sens de la formule que n'importe quel auteur vivant ou mort.

[4] qui m'a fait penser, l'ironie mordante en moins, à ''Siècle d'enfer'' de F. Castaing.

[5] pour le coup, celle de Colin est plus intéressante à mon goût.

[6] il est amusant, rétrospectivement, qu'une nouvelle que je n'ai pas apprécié m'ait autant marqué, et fait réfléchir, au point de changer complètement mon état d'esprit. Il est possible, finalement, que Lehman ait raison, et que cette nouvelle se trouvera dans tous les livres d'histoire de la littérature.

dimanche, octobre 18 2009

Blanche-Neige contre Merlin l'Enchanteur, Catherine Dufour

Il n'aura pas échappé à mes lecteurs, tous autant qu'ils sont (trois ou quatre), que je voue une admiration presque sans bornes à Catherine Dufour. Admiration qui est née d'un fait bien simple : la dame a un sacré sens de l'humour, et un sens de la formule fort percutant. Tout bêtement, lire du Dufour est une expérience très agréable pour peu qu'on ait l'esprit un chouïa mal placé.

Bref. Ceci étant dit, enfin, qu'est-ce donc que ce Blanche-Neige-là ?

C'est en fait la deuxième partie de la réédition au Livre de Poche de la série Quand les dieux buvaient, autrefois parue chez Nestiveqnen en quatre tomes numérotés 1, 2, 3 et 0 ; au LdP, on a droit juste à une "Première partie" (tomes 1 et 2) et une "Deuxième partie" (tomes 3 et 0). Ce sont donc en fait deux romans qu'on a ici : Merlin l'ange chanteur, et L'immortalité moins six minutes.

Merlin l'ange chanteur

Difficile à résumer. Disons que c'est la biographie d'une paire d'anges, un archange nommé Merlin et un angelot nommé l'Angelot, entre un peu avant le cataclysme où la Terre est devenue ronde[1] et l'an, quoi, 2500 ? À peu près. L'Archange est un salaud, un vrai : égocentrique et égoïste, entièrement dédié à son propre plaisir. Ce qui est un peu gênant à partir du moment où il se rend compte que ce qui se rapproche le plus de l'orgasme, pour lui, c'est les décharges de Foi brisée, si possible rehaussée du sang de la victime. Sans ça, il dépérit. Toute sa vie (et un ange, ça vit longtemps) il va donc faire en sorte de favoriser les atrocités religieuses.

Ne cherchez pas plus loin : le Merlin d'Arthur, qui a imposé le monothéisme en Bretagne, c'est lui. L'Inquisition, la chasse aux sorcières, c'est lui. Les guerres de religion ? Ne cherchez pas plus loin.

L'Angelot est son acolyte passif et vaguement dégoûté ; suiveur parce qu'il faut bien vivre, dégoûté par lui-même et par l'Archange.

Les deux premiers tiers du bouquin sont donc un roman historique. Une relecture assez orientée de l'histoire, de France surtout mais pas uniquement. A priori c'est plutôt fidèle aux faits ; je ne suis pas assez au fait de ces périodes-là pour détecter d'incohérences (dans la postface, Dufour en mentionne quelques-unes à titre de mea culpa). Au fond, c'est génial, surtout quand on aime l'humour noir.

Le dernier tiers sert à raccrocher aux tomes précédents (Blanche-Neige et les Lance-missiles et L'ivresse des providers). On y retrouve donc l'Ankou, Blanche-Neige, Evariste Galois et Onésiphore, ainsi que de nouveaux personnages qui, en l'an 2500, alors que la Terre inhabitable est inhabitée[2], descendent de leurs stations orbitales pour étudier un étrange phénomène de vampirisme dans les Carpathes.

Bon, ben... C'est joliment écrit, et puis faut bien de la continuité, mais... on se demande un peu quel est le but de tout cela ; et au terme de la lecture, on se dit que la partie futuriste n'était peut-être pas franchement nécessaire. Il est vrai que le roman, tel qu'il est construit, était difficile à achever.

L'immortalité moins six minutes

Ce titre est génial.

À part ça, c'est le tome zéro de la série ; une préquelle donc, quand la Terre était crêpiforme et toute infusée de magie. Suite à une querelle amoureuse entre une fée et un elfe noir, une paire de fées (copines de la première ; ce sont Pétrol'Kiwi et Pimprenouche, vues dans les trois tomes précé-... euh... suiv-... postprécédents ?) se retrouvent embrigadées bien malgré elles dans une quête épique, sise au pays de Bas-Bord, un monde réac paumé entre l'Ether et le Sub-Ether, un peu de côté. Connu pour ses volcans et ses champs de ruines, et ses traditions franchement lourdingues de chants et de poésies dans des langues rappelant le finnois et le gallois. En chemin, elles croisent un quarteron de nains aux pieds poilus qu'accompagnent une paire d'humains, un elfe des bois et un nain à la barbe tressée, de toute évidence lancée dans leur propre quête. Elles raisonnent alors, fort logiquement, qu'elles peuvent les laisser faire le sale boulot et se contenter de les suivre ; vivre leur quête par procuration, en fait.

On l'aura compris, il s'agit d'une parodie du Seigneur des Anneaux ; surtout le film, en fait. Catherine Dufour explique dans la postface qu'elle a eu envie d'écrire ce bouquin quand elle s'est rendue compte que dès que les hobbits du film faisaient la cuisine, quelque chose d'horrible leur arrivait et ils étaient obligés de partir en courant ; elle a donc imaginé que des fées les suivaient et bouffaient les saucisses.

C'est bizarre. Quand j'ai lu ce bouquin pour la première fois, j'en suis sorti avec une impression assez mitigée. J'avais beaucoup ri, bien sûr : ça, c'est un acquis avec cet auteur. Pour autant, la construction du roman m'avait paru déséquilibrée, entre un gros quart introductif, une partie du milieu sur la Terre d'icelle, et un dernier quart de conclusion déprimée. Cette critique est toujours valide ; quelque part, on a une partie parodique trop longue pour un roman qui parle d'autre chose, et trop courte pour un roman franchement parodique. Ceci étant, ça ne m'a pas gêné à la relecture, au contraire : connaissant l'histoire générale, ses avantages et ses défauts, ça m'a permis d'apprécier nettement plus la forme, les gags bêtes (et dieu sait qu'ils le sont), et l'atmosphère de tension fataliste qui ronge les sangs des protagonistes. Passée la déception initiale, on est bien obligé d'admettre qu'on est là devant un très bon roman, nettement moins guilleret que les trois autres de la série et pourtant sensiblement plus drôle.

Notes

[1] Quand Dieu s'est mis à boire.

[2] Ben tiens.

mardi, septembre 8 2009

Urgh

Je viens de lire sur le forum d'ActuSF que l'excellentissime Outrage et Rébellion de Catherine Dufour a fait un bide total en librairie. Bon, je savais déjà que les chiffres de vente n'étaient pas géniaux, mais je ne pensais pas qu'ils en avaient à peine vendu autant qu'ils ont envoyé de SP[1]

Alors, c'est vrai que le bouquin est exigeant au niveau du style (quoique : il faut un peu d'ouverture d'esprit, c'est tout.)

Il est vrai aussi qu'il peut facilement choquer les plus prudes et même les autres ; ça tache, ça fait mal, c'est malsain (mais c'est volontaire et assumé), ça baigne dans le sang, le sperme et les excréments. C'est bourré de mauvais esprit et la morale en prend un coup. Pas exactement un bouquin pour enfants.

Mais pour autant, c'est puissant, c'est drôle (même si on rit jaune), c'est plein de jeux de mots foireux[2], c'est émouvant à l'occasion, c'est science-fictif au possible[3], et surtout c'est magnifiquement bien écrit. Des bouquins comme ça, j'en veux d'autres.

Alors faites une bonne action, allez chez votre libraire et achetez-le lui. Vous ne serez pas déçu. (Évitez juste de l'offrir à votre belle-mère, sauf si vous apprenez par hasard qu'elle a chanté dans un groupe punk.)

Notes

[1] Service Presse : les bouquins envoyés aux journalistes pour qu'ils fassent des critiques.

[2] Ah, le salaud Delange !

[3] À savoir : c'est des gens qui sont peut-être humains, mais tellement éloignés de nous, par leurs conditions de vie, leur culture et leurs technologies, qu'ils sont parfois fichtrement incompréhensibles. La notion de sexe (au sens opposition masculin / féminin, pas au sens échange de fluide particulièrement distrayant) est obsolète dans la suburb, par exemple ; on y croise régulièrement des gens avec trois clitoris et deux pénis, dont un sur le front.

samedi, mars 21 2009

Outrage et Rébellion, Catherine Dufour

Quand Catherine Dufour — à moins que ce ne fût Gilles Dumay/Thomas Day, son éditeur pour ce coup-ci — a annoncé qu'allait paraître chez Lunes d'Encre un roman se situant dans le même futur que Le goût de l'immortalité, j'ai à la fois bondi de joie et eu très très peur. Le goût de l'immortalité est un bouquin extraordinaire ; vouloir lui apporter une « suite »[1] est un exercice de haute voltige, très casse-gueule en fait.

Et puis je suis tombé sur cette critique. Et j'ai eu encore plus très peur ; la critique reprenait la forme du bouquin et j'ai dû m'y reprendre à deux fois pour la finir. Mais bon, c'est Catherine Dufour, alors j'ai tenté.

Outrage et Rébellion

Et... woah.

Effectivement, il n'y a pas de narration. Pas vraiment d'intrigue. Juste des répliques des personnages, des interviews en somme. Paraît que c'est directement tiré de Please Kill Me, « l'histoire non censurée du punk racontée par ses acteurs ». Car en effet, c'est de punk qu'on parle ici, même si le terme n'est pas mentionné : une musique sauvage, rebelle, associée à un mouvement sociétal de ras-le-bol généralisé et d'opposition systématique aux bonnes mœurs. Sexe, drogues, violence, scatologie, rien ne nous est épargné.

N'ayant pas lu Please Kill Me et n'étant pas tellement intéressé par le punk, la référence qui m'est immédiatement venue à l'esprit est plutôt La Horde du Contrevent d'Alain Damasio. Comme ici, la forme nous plonge immédiatement au cœur de l'action, dans les préoccupations (souvent futiles) des personnages. C'est extrêmement immersif.

De quoi ça parle ? Je l'ai déjà dit : de punk. Dans un Shanghaï futuriste à la structure de classes rigide (les riches dans les tours ; les moins riches dans les souterrains, la suburb, soumise à la dictature impitoyable des héritiers de Path que l'on a croisé dans Le goût de l'immortalité ; entre les deux, les rats, les miséreux), où l'humanité essaie tant bien que mal de survivre dans un monde tellement pollué qu'il en est inhospitalier au possible[2], Marquis, un ado élevé dans une étrange « pension' » de luxe (il y a même des Végétaux !) se rebelle en musique. Autour de lui se cristallise le ressentiment de toute une société ; chacun met dans le mouvement ce qu'il y cherche : moyen d'expression artistique total, canal d'expression politique, exutoire d'une certaine frustration et surtout, une bonne façon d'avoir « du sexe et des drogues. »

LAMONTE : J'ai eu l'idée de monter une sorte de spectacle, une parodie de beijing avec des chants et des danses, des hurlements, des directs au menton, du pipi et des masturbations. On se couvrait de peaulogrammes, on attrapait un instrument dont on ne savait pas jouer — surtout pas — et on y allait. C'était sauvage !

C'est trash. C'est très très trash. Quelquefois au point de l'insupportable. C'est aussi très vulgaire. Mais bizarrement, globalement, ça passe. Et c'est très drôle, dans le style humour noir et rire jaune. Ces junkies sont des crétins et ces crétins, des junkies. Quand on n'a pas la nausée, on rit — et quelque fois on fait les deux à la fois.

LINERION : Les autres er ramollissaient leurs briques de calories avec de la pisse ou du sperme. Marquis, c'était avec son sang, oué ! C'est exactement ça, la classe.

Bref, c'était pas gagné, mais j'ai énormément aimé. D'autant qu'à titre de clin d'œil, on voit passer la narratrice du Goût de l'immortalité.

Quelques défauts quand même : la fin m'a laissé sur, euh, ma faim. C'est glauque comme tout, et puis il y a une sorte de happy end doux-amer[3] pas très convaincant. Faut dire qu'il est difficile de finir une histoire pareille, on s'attend vaguement à ce que tout le monde crève d'overdose (et certains le font) mais aussi à ce que Catherine Dufour nous étonne. Mouais. Aussi, j'ai sûrement raté quelque chose, mais je ne comprends pas la présence des répliques de Marquis dans la première partie du bouquin. Après tout, il n'y en a pas d'Aidime ou de Marc. J'ai dû rater un train. Trop de défonce, ouais ouais.

Au final, je ne sais pas s'il faut recommander ce bouquin. C'est vulgaire, trash, et le fond n'est pas très original (des gamins qui font la révolution en grattant des instruments et en gueulant Je veux éplucher mes poignets ? Y'en a eu combien, des bouquins sur ce thème ?) Mais la forme m'a attrapé et le style ne m'a pas relâché avant la fin[4]. Ça faisait un bout de temps que je n'avais pas autant pris mon pied en lisant un bouquin mais je ne le conseille pas en bloc. À lire, absolument — mais en étant prévenu. Ce livre n'est pas pour tout le monde.

(Sans surprise, les critiques sont soit élogieuses soit très mauvaises.)

Notes

[1] même si Catherine Dufour a été très emphatique sur le fait que ce n'était pas une suite, juste un autre roman dans le même univers.

[2] à noter que les conventions typographiques du goût... sont maintenues : les gens, les lieux, etc. n'ont pas de majuscules, mais les Animaux, les Végétaux et les produits dérivés (comme la Bière ou le Papier), oui.

[3] Comme le loa, mouarf dirait un des persos...

[4] Un peu comme si la Horde du Contrevent s'était limitée à son premier tiers quoi.

lundi, novembre 3 2008

Blink, blink.

En vacances depuis mardi soir. En vadrouille (Utopiales via les beaux-parents) depuis mercredi. Rentrés ce soir. Crevés.

Enfin les points saillants sont :

  • les Utos, c'était chouette. J'en reparlerai, sauf si j'ai la flemme.
  • Décidément, Nantes est une ville agréable, même s'il y pleut beaucoup. Les automobilistes s'arrêtent spontanément pour laisser passer les piétons, même si ces derniers n'ont pas mis le pied sur la chaussée, c'est dire. (Un Lyonnais au sang rouge se contenterait d'accélérer...)
  • Les Poubelles pleurent aussi de Guillaume Suzanne, c'est chouette aussi. J'en reparlerai, etc.
  • J'ai commencé le Nanowrimo.
  • J'ai bêtement (?) gâché une journée à pondre un texte pour l'AT Virus de GdE[1].
  • J'ai inévitablement gâché une autre journée à nous transbahuter de Nantes à Lyon.
  • Le restaurant nommé "Louis XI" à Bourges (trouvé par hasard, parce qu'on avait décidé de faire une halte dans un vrai restau en ville et pas sur une aire d'autoroute...) est super bon.
  • L'accroissement mathématique du plaisir de Catherine Dufour est bourré de petites merveilles. Lisez la nouvelle du titre, et l'amour au temps de l'hormonothérapie génique, et la liste des souffrances autorisées, etc. J'en reparlerai.
  • Le karaoke géant sur des génériques de manga, c'est très drôle au début mais au bout d'une heure et des brouettes, ça lasse. Grosses crises de fou rire en tout cas avec les gens de Présences d'Esprit.

Sur ce, dodo.

Notes

[1] En fait, c'est compliqué, parce que normalement, je peux réintégrer tout ça dans mon Nano... Mais y'a un coup de chausse-pied à faire d'abord... Du coup je ne sais pas si mon compteur est à 2000 où à 5000, là. C'est chiant. À traiter demain...

lundi, octobre 27 2008

Et maintenant ?

Maintenant, je lis le Dufour. Y'a de très bonnes nouvelles, y'en a qui me touchent moins, fatalement, mais ça reste du très chouette.

Ce matin, pendant le petit déjeuner, j'ai lu les quelques premières pages de Les Poubelles pleurent aussi, novella de Guillaume Suzanne chez Griffe d'Encre. Ça commence bien, je suspecte l'auteur d'être à la fois inspiré et talentueux. Plus de nouvelles bientôt.

(Enfin ceci dit, je suis pas certain de poster beaucoup de critiques dans les jours qui viennent. On est aux Utopiales cette fin de semaine, et après, en théorie, on est en vacances dans le sud.)

samedi, octobre 11 2008

L'Immaculée Conception, Catherine Dufour

Juste une petite note pour dire que L'Immaculée Conception, la troisième nouvelle du recueil L'accroissement mathématique du plaisir de C. Dufour dont j'ai déjà parlé ici, et dont un gros bandeau sur la couv' nous dit fièrement qu'elle a gagné le Grand Prix de l'Imaginaire de l'année dernière, eh ben, le mérite.

En gros, ça parle d'une femme un peu paumée, un peu conne, qui se retrouve enceinte alors qu'elle n'a jamais couché avec un homme. Et elle va faire tout ce qu'elle peut imaginer avec son petit esprit étriqué pour faire foirer sa grossesse.

C'est drôle, c'est émouvant, c'est répugnant, c'est effrayant, et c'est déconseillé aux femmes enceintes, ou aux compagnons d'icelles.

dimanche, septembre 28 2008

Still reading

J'ai été un chouïa patraque ce week-end (j'espère que ça va aller mieux pendant la semaine, parce que l'hôtel à St-Quentin en Yvelines avec la nausée, bof.)

Du coup, j'ai lu. J'ai pas mal avancé dans Pandora's Star (qui est globalement intéressant, mais mal écrit, et dont certains passages sont tellement prévisibles qu'on aurait dit un pilote de série américaine...), j'en suis presque à la moitié. Et il commence à se passer des choses. Ouais. Pour le moment, j'ai envie de lire le reste du bouquin, mais pas forcément de me taper les deux ou trois pavés qui suivent.

Mais ce matin, j'ai fait une courte pause pour lire les deux premières nouvelles de L'accroissement mathématique du plaisir, le recueil de Catherine Dufour (dont j'ai déjà évoqué les ''Délires d'Orphée''). Eh bien, c'est du bon. Du très bon, même. Vous me direz, je suis pas objectif, parce que j'aime énormément le style de C. Dufour, mais quand bien même : je ne suis pas déçu. Et du coup, j'ai un peu hâte d'avoir fini l'indigeste pavé de saumon Hamilton pour pouvoir plonger entièrement dans le Dufour.

Sans oublier le reste de la liste[1] bien sûr.

Notes

[1] À laquelle il faut, bien sûr, ajouter les tomes 2 et 3 de la trilogie baroque de Neal Stephenson, dont le premier opus était sans doute le bouquin le plus érudit que j'ai lu depuis Yourcenar, en beaucoup plus divertissant.

dimanche, août 24 2008

Le prix Bob Morane

Daelf m'a fait part du palmarès du prix Bob Morane.

C'est assez effrayant, en somme, de se rendre compte qu'il faut remonter à 1999, la première année où le prix a été décerné, pour trouver une année où je n'ai lu aucun des lauréats :

  • 2008 : lu Leçons du monde fluctuant et, bien sûr, Ta-Shima. Des deux, je conseille plus le Noirez, il vaut largement le détour.
  • 2007 : lu AquaTM. Pas vraiment aimé ; une grosse déception, j'y reviendrai peut-être.
  • 2006 : L'excellent Goût de l'immortalité de la non moins excellente Catherine Dufour dont j'ai récemment mentionné les Délires d'Orphée
  • 2005 : La Lune n'est pas pour nous de Johan Heliot. Bon, là je triche, je ne l'ai pas encore lu, mais ça ne saurait tarder (il est en commande chez le libraire.) En fait, on a rencontré Johan Heliot aux Imaginales, on a acheté le premier tome de cette série (La Lune seule le sait) parce qu'il faut bien commencer par le début, et le troisième (La Lune vous salue bien), parce qu'il y a Vernon Sullivan. Les deux sont assez géniaux, j'en parlerai certainement quand j'aurai fini le Sullivan et surtout que j'en prendrai le temps.
  • 2004 : La Saison de la Sorcière de Roland Wagner. Pas mal mais sans plus ; un peu trop antiaméricain primaire à mon goût, mais bon, c'est un Wagner.
  • 2003 : American Gods de Neil Gaiman.
  • 2002 : L'Evangile du Serpent de Pierre Bordage. Je n'ai, pour le coup, vraiment pas aimé.
  • 2001 : Sans parler du chien de Connie Willis. Extrêmement fin et drôle ; il a amplement mérité son prix.
  • 2000 : Des milliards de tapis de cheveux d'Andreas Eschbach. Pas mal ; la forme est très originale, mais implique une absence de personnages, et quasiment d'intrigue. Etant donné cela, le roman est aussi bien qu'il peut l'être (c'est-à-dire très), mais il est un peu trop différent pour que je puisse vraiment dire que j'ai complètement adhéré. Faudrait que je le relise.

Bref... Soit je suis vraiment avisé dans mes choix de lecture, soit la SFFF est un vraiment petit microcosme.

Fifo

Délires d'Orphée, Catherine Dufour

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Délires d'Orphée est, si je compte bien, le sixième roman de Catherine Dufour. Cette dernière a, donc, préalablement commis cinq romans : quatre dans la série Quand les dieux buvaient, et l'excellentissime Le Goût de l'Immortalité. Les premiers sont caractérisés par une très belle plume un peu gâchée par une histoire souvent un peu foutraque. Le goût... lui est bien sous tous rapports. On pouvait donc s'attendre à ce que ces Délires soient très bien écrits, mais on pouvait craindre une histoire peut-être mal structurée.

Que nenni ! J'ai beaucoup aimé. On passera sur le style : vous l'aurez compris, j'admire beaucoup l'écriture de Catherine Dufour en général, et là je n'ai pas été déçu. C'est beau à pleurer.

Quant à l'histoire... Eh bien, il s'agit ici d'un chasseur de baleines, un harponneur un brin traditionnaliste, un confrère d'Achab qui aurait survécu on ne sait comment jusqu'à notre époque. Sénoufo Amchis, puisque c'est son nom, a beau avoir la tête dans le XIXème siècle, il ne peut s'extraire des contingences économiques du XXIème, en particulier en ce qui concerne l'entretien de son navire, le Queequeg, antique baleinier à voile et au gréément fait en intestin de rorqual séché. L'entretien coûte cher, et le marché de l'huile de baleine, même aux Açores, n'est plus ce qu'il était ; Sénoufo est donc obligé de chercher du travail. À Londres.

C'est un certain Van Helsing, chasseur de monstres, gardien de l'ancien hôpital psychiatrique de Bedlam, qui lui en donne. La mission est simple : retrouver une écaille de tortue, la détruire, et lui en ramener les pièces. Je n'en dis pas plus de peur d'en trop dévoiler : une grande partie du plaisir de ce roman est de découvrir les pièces du puzzle. Sachez juste qu'il y est question de mythologie, et peut-être même de l'Orphée titulaire.

Délires d'Orphée est paru dans la collection Club Van Helsing de La Baleine (est-ce pour cela que Dufour a choisi un personnage de baleinier ? Ou juste pour jouer avec l'archétype melvillesque ?), on peut donc s'attendre à une chasse au monstre avec des airs de polar ; c'est un roman de Catherine Dufour donc on peut s'attendre à une bonne dose d'humour noir.

Tout est au rendez-vous. On a même droit à quelques trouvailles assez sympathiques au passage. Le livre est court, presque une novella en fait ; on le lit en quelques heures à peine. Ce format est adéquat ; plus long et je me serais plaint de lenteurs.

Un très court roman, mais un plaisir intense. Très recommandé.

Fifokaswiti.

PS Le hasard a voulu que je le lise juste après La Vieille Anglaise et le Continent, novella de Jeanne-A Debats, qui a pour héros un cachalot. Le contraste est saisissant (La Vieille Anglaise... est aussi fortement recommandé.)