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dimanche, novembre 1 2009

Anathem, Neal Stephenson

Anathem

Voilà un livre qu'il est compliqué de résumer... D'autant que la découverte des tenants et des aboutissants de l'histoire fait partie intégrante du plaisir (immense) de la lecture. Je ferai, peut-être, une deuxième fiche de lecture, pleine de spoilers cette fois-là ; en attendant, je vais parler du monde fascinant dans lequel tout ça se déroule.

Anathem se déroule sur la planète Arbre[1], remarquablement similaire à la Terre en dehors de la simple géographie, et bien sûr de son histoire. Quelque sept mille ans avant que le roman ne démarre, la science et la religion divorcent quand les deux filles de Cnoüs[2] divergent dans leur interprétation de la vision de leur père, qui leur a affirmé avoir vu dans le ciel un triangle isocèle venu d'un monde parfait : Deät en déduit qu'il a vu le Paradis et Dieu ; Hyleae préfère inférer l'existence qu'un univers d'idées pures dont nos perceptions ne sont qu'un piètre reflet[3]. La messe est dite, les adeptes de Deät (les Déolâtres) et ceux d'Hyleae (les Physiologues), globalement, suivront chacun leur chemin.

Cette séparation de la croyance et de la raison, ou plutôt de l'acceptation inconditionnelle et du rationalisme, disons, cartésien[4], est le thème central, voire le point d'entrée d'Anathem. Pour le reste, la chronologie est à peu près compatible avec la nôtre : un âge d'or de la philosophie gréco-romaine, une période barbare pendant laquelle les savants sont cloîtrés[5], une Renaissance[6] et une période technologique.

Et là on entre dans l'anticipation : six cent ans après la Renaissance, l'Ère Technologique se termine par des Terribles Événements dont on ignore la nature, mais qui sont suffisants pour refonder la société selon le principe de la séparation stricte de la société séculière (le Sæculum) et des scientifiques, désormais enfermés dans des maths.

Un math est une petite communauté de penseurs, qui jurent de n'avoir aucun contact avec le Sæculum jusqu'à la prochaine ouverture des portes, l'Apert. Selon le math, ça peut être une fois par an, une fois tous les dix ans, une fois tous les cent ans, ou une fois tous les mille ans. Les maths, typiquement de périodes différentes, sont regroupés en concents. Un concent typique a ainsi un math annuel, un décennaire, voire un centenaire ; les gros concents rajoutent un millénaire. Pour des raisons évidentes qui concernent surtout les maths centenaires et millénaires, il existe des mécanismes pour apporter des nouvelles recrues sans attendre d'Apert.

Pendant les trois mille ans qui suivent, trois Sacs ont lieu pendant lesquels le monde mathique a été dévasté et à la suite desquels leurs règles ont été renforcées : interdiction d'utiliser des "machines syntaxiques" (des ordinateurs) et création d'une caste d'intouchables chargés de garder en fonctionnement les divers systèmes informatiques des concents[7] et du Sæculum[8] ; interdiction des manipulations génétiques ; style de vie plus austère et création d'une Inquisition chargée de contrôler l'application de la Discipline.

Bref. Fast-forward : notre histoire débute quelques jours avant l'Apert (annuel et décennaire) de l'an 3690 après la Refondation. Notre narrateur est fraa Erasmas, un jeune décennaire d'un peu moins de vingt ans, entré au math dix ans avant, qui étudie sous fraa Orolo, l'un des cosmographes (astronomes) les plus réputés du concent de Saunt[9] Edhar. La vie mathique ronronne tranquillement à son rythme (lent) habituel, mais petit à petit des événements extraordinaires ont lieu, à commencer par la fermeture de l'observatoire de Saunt Edhar par l'Inquisition.

Et là, je n'en dis pas plus. Comme je disais en introduction, moins on en sait et plus on prend de plaisir à découvrir de quoi il est question dans tout ça.

Anathem est un pavé. Pas loin de mille pages, un million huit cent mille signes pour ceux qui comptent ainsi : ce n'est pas un roman que l'on lit à la légère, y compris au sens littéral (il faut accepter de se trimballer un bloc de bois de taille et de poids considérable). Au niveau intellectuel, c'est riche et foisonnant, vous l'aurez compris ; il faut s'intéresser un peu à l'histoire des sciences et à la philosophie pour apprécier certains éléments[10], mais je doute que ça soit indispensable du moment qu'on ne soit pas totalement hermétique à ce type de choses. Il y a bien d'autres choses : de la réflexion, de l'humanité, de l'action, de la bravoure, des discours sur la nature de l'espace-temps, des arts martiaux, de l'agriculture fort peu intensive, beaucoup de geekerie, de la mécanique orbitale, du romantisme...

Tout cela est bien difficile à résumer. Il est sûr que d'aucuns reprocheront à Stephenson de s'éparpiller et d'avoir fait un roman trop long (le directeur de la plus réputée des collections de SF en France a d'ailleurs traité le roman d'illisible, mais je suspecte que c'est parce qu'il était frustré qu'un concurrent disons, moins réputé[11], ait fait main basse sur les droits de traduction.) Il est vrai qu'au début, il ne se passe pas grand-chose ; c'est qu'il faut de l'exposition, et le point de vue unique d'un avout décennaire, pour qui passer trois ou quatre mois sur un calcul de mécanique orbitale est tout à fait naturel, n'aide pas à dynamiser les premières pages du récit.

Pour autant, j'ai été fasciné de bout en bout, ne serait-ce que par l'impressionnant décalage entre les maths et le Sæculum. La coexistence pacifique entre des savants en toges qui parlent grec ancien (pardon : orth) et des businessmen industrieux accrochés à leurs téléphones portables est un concept pour le moins intriguant. Quant au rythme du récit, rassurez-vous, il s'accélère assez vite (quelques centaines de pages quand même), au point qu'une fois le point milieu passé, il est difficile de s'arracher au roman.

Bref : allez-y. C'est une lecture ardue, mais qui vaut largement le coup.

Notes

[1] Prononcez comme le machin vertical avec un tronc et des feuilles. Dans la préface, Stephenson conseille de demander la prononciation à un Français.

[2] Prononcez Kno-ous. On remarque ici que la passion de Stephenson pour les diérèses (comme dans coördinates ou reëstablish) est restée intacte depuis le Cycle Baroque.

[3] Les philosophes reconnaîtront là la Théorie des Formes de Platon.

[4] Si Descartes l'inventeur de la géométrie analytique trouve son équivalent arbran en Saunt Lesper, celui du Discours de la méthode correspond plus à Diax, qui a chassé les numérologues du Temple. Entre ça et son influence sur la pensée mathique (on y reviendra), Diax est ce qui se rapproche le plus chez les penseurs de la figure de Jésus-Christ. Bref, Descartes est Jésus !

[5] La grosse différence étant que chez nous, les savants et les religieux étaient les mêmes personnes ; sur Arbre, il y avait deux systèmes monastiques parallèles, un pour les prieurs et un – les maths – pour les penseurs. Pour faire écho à la note précédente, le système mathique a été fondé par une certaine Cartas, ce qui fait qu'on l'appelle le système... cartasien.

[6] Littéralement.

[7] Notamment, mais pas uniquement, les sous-systèmes des Horloges, qui fonctionnent sans discontinuer et marquent l'ouverture des portes lors des Aperts.

[8] Typiquement, le Reticulum, équivalent d'Internet.

[9] Déformation de Savant ; titre honorifique donné à titre posthume aux scientifiques les plus marquants de leur époque.

[10] Je me suis pas mal amusé à faire les correspondances entre les théors arbrans et leurs équivalents terriens ; d'ailleurs j'ai regretté que si on a un Pythagore, il manque Thalès.

[11] Bragelonne pour ne pas le nommer ; la version française est "à paraître", je suppose en 2010.

samedi, février 7 2009

And now...

Ploum ploum.

Rentré d'une semaine assez éprouvante à Paris,

J'y retourne 3 jours la semaine prochaine,

Et après c'est deux jours à Poitiers (comment on fait Lyon-Poitiers en train ? Réponse : on ne fait pas),

Épuisé,

Fini Feuilles de laiton et reliure d'ombre, de Glen Cook (plutôt bof),

J'ai commencé Snow Crash de Stephenson, cyberpunk assez enlevé et très drôle,

J'ai aussi commencé Les fantastiques aventures d'un Indien malheureux qui devint milliardaire de Vikas Swarup, le bouquin dont est tiré (très librement : vaguement inspiré serait un meilleur terme) Slumdog millionnaire[1],

J'ai lu Les ruines de Paris en 4908 d'Alfred Franklin, tout petit bouquin (à peine une novella) paru en 1875, amusant et plutôt représentatif de l'époque,

J'essaie d'apprendre le python[2],

Mangé pyrennéen, auvergnat et japonais cette semaine,

Passé la journée à comater,

Et là il est 22:20 et il va être l'heure d'aller se coucher.

Notes

[1] et qui, d'ailleurs, est traduit par Roxane Azimi, qui a auparavant officié sur les Jasper Fforde. Le monde est petit.

[2] ostensiblement pour faire un programme de détection de répétitions dans un texte, mais surtout pour le fun

dimanche, janvier 11 2009

The System of the World, Neal Stephenson

The System of the World

Fini le Stephenson. Doublement fini, même, puisque ce tome clôt le Cycle Baroque, lui-même une sorte de préquelle à Cryptonomicon.

Boudiou que c'était bon.

Expliquer dans le détail de quoi il s'agit risque d'être un peu casse-gueule. Je vous réfère déjà à The Confusion, le deuxième tome de la série (je n'ai par contre pas parlé du premier, Quicksilver, lu avant l'ouverture de ce blog.) En gros, au début de Quicksilver, Daniel Waterhouse, scientifique geek aigri et néanmoins exilé au Massachussets en ce début de XVIIIème siècle (vers 1709 pour être précis), est appelé à revenir en Europe par la princesse Caroline de Brandenbourg-Hansbach, épouse du fils aîné de l'Électeur de Hanovre, ce dernier étant l'héritier probable du trône d'Angleterre à la mort de la reine Anne. S'ensuivit une passionnante description de sa traversée de l'Atlantique, et un très long flashback décrivant dans le détail la jeunesse et la vie de Waterhouse, depuis ses études à Cambridge — où il a forgé une grande amitié avec Isaac Newton — jusqu'à son exil en Amérique, en passant par la peste et l'incendie de Londres (1666 et 1667). D'autres personnages sont intervenus, notamment Jack et Bob Shaftoe, vagabonds-militaires, et Eliza, esclave du sultan ottoman libérée lors du siège de Vienne et, plus tard, intrigante à la cour de Louis XIV. The System of the World reprend à la fin de ce flashback, avec l'arrivée de Waterhouse à Plymouth.

Là où Quicksilver et The Confusion s'étendaient sur de longues décennies, ce tome-ci est plus rythmé, débutant en 1709 et finissant en 1714[1]. Waterhouse va, donc, tenter de mener à bien sa mission (réconcilier Newton et Leibniz, principalement, mais s'il pouvait aider à asseoir la légitimité des Hanovre et éviter le retour de James II Stuart, ce ne serait pas plus mal, et puis ah, oui, il serait bienvenu qu'il fasse avancer la science et la technologie pendant ce temps-là, après tout, il aura le temps...), notamment en se replongeant, à son corps défendant, dans les intrigues scientifiques, politiques et philosophiques de Londres. Pendant ce temps, Newton, Maître de la Monnaie, lutte contre les faux-monnayeurs et surtout le plus grand d'entre eux, un certain Jack ; Eliza (devenue Duchesse d'Arcachon-Qwghlm) quant à elle continue d'intriguer entre Versaille, Hanovre, le Havre, Londres et Qwghlm, tout en faisant prospérer ses affaires et en publiant à grands frais des pamphlets contre l'esclavage.

Les différences entre ce tome et les deux autres ne sont pas limitées à la période décrite, mais également à la structure narrative. Les deux précédents suivaient des personnages, et plus généralement, l'histoire de l'Europe et du monde, sans véritable but ou narration affichés. Ici, il faut bien terminer — et rejoindre — toutes les intrigues, et accessoirement poser les prémisses de Cryptonomicon. L'intrigue est donc, en fait, une graduelle mais irrésistible montée en tension, appelée à se dénouer un certain 29 octobre 1714. Après cette date, nous dit l'auteur, tous les fils de toutes les intrigues principales seront noués et coupés ; circulez, il n'y aura plus rien à voir avant les années 1930.

C'est un peu triste, en fait, quand un roman de 2400 pages se termine, surtout quand l'auteur avait réussi à rendre aussi vivants et passionnants des événements tels que l'invention de la thermodynamique (même si ce terme attendra un bon siècle avant d'émerger) ou du codage binaire des nombres. Quand les 800 dernières pages ne sont, en fait, que la promesse de cette conclusion, ça l'est encore plus, car c'est comme de vivre l'agonie d'un être cher.

Puisqu'on en est aux critiques, je mentionnerai juste que l'élément surnaturel était peut-être superflu. Il est d'ailleurs anecdotique, et je suspecte qu'il soit mis là simplement comme un avertissement de la part de l'auteur : il a certes fait beaucoup de recherches et le contexte historique est peut-être assez scrupuleusement rendu, mais ceci reste une œuvre de fiction, un roman totalement imaginé ; il est conseillé de ne pas prendre tout ce qui est dit ici au pied de la lettre.

Attention, ne vous méprenez pas sur la qualité de l'œuvre : dans The System of the World, on rit, on est ébahi, on est passionné, on pleure, on reste debout jusqu'aux petites heures du matin parce qu'on n'arrive pas à lâcher le tome. Qui plus est, on est intrigué, on prend des notes, et on passe des heures sur Wikipédia pour démêler le vrai du faux[2].

Bref. L'inévitable conclusion d'un cycle extraordinaire. À ce titre, on ne peut qu'être un peu mélancolique quand on l'a fini, mais bon sang ce que ça en valait la peine.

Notes

[1] On rate de peu la mort de Louis XIV, c'en est un peu triste ; mais le livre parle plus d'Angleterre que de France, et l'accession de George de Hanovre aux couronnes britanniques est à ce titre plus importante.

[2] Je pensais par exemple que John Churchill, duc de Marlborough, était un personnage fictif — et que la comptine se référait à un autre Marlborough — alors qu'en fait non, et même, son parcours est assez fidèlement rendu.

dimanche, décembre 28 2008

Lectures du moment

Une fois n'est pas coutume, je lis trois bouquins en même temps. Dont un qui n'est même pas de la fiction.

  • The System of the World, dernier tome du cycle baroque de Stephenson (excellent)
  • Divergences 001, antho d'uchronies dans la collection ůkronies chez Flammarion
  • Sexe, drogue et économie, d'Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia (du blog Econoclaste)

Divergences 001, je le lis surtout parce que je dois en faire une chronique pour CitronMeringue (je voulais finir le Stephenson d'abord, mais bon, faut pas trop tarder quand même). J'en ai lu deux nouvelles ; celle de Pelot (rigolote et plutôt bien écrite, même si je suspecte que ce style ne plaise pas à tout le monde) et celle de Jean-Marc Ligny (avec les écrits duquel je suis définitivement fâché : le mythe du bon sauvage, ça m'ennuie profondément.) Là, j'aborde la nouvelle de Fabrice Colin, dont le Winterheim reste assez haut dans ma pile de nanars littéraires. J'ai peur.

Sexe, drogue et économie est un bouquin très drôle, qui applique une analyse économique (en terme donc de marché, d'espérance de gain, d'aversion au risque, etc.) à des domaines qui n'y ont a priori rien à voir, à commencer par le sexe et la drogue[1]. Ça n'a pas pour ambition d'énoncer de grandes vérités qui vont révolutionner le monde, pour autant ça reste très intéressant. On y apprend plein de petites choses, comme par exemple qu'il y a une corrélation négative entre le nombre d'avortements il y a 20 ans et la criminalité aujourd'hui (l'interprétation étant que des enfants voulus sont mieux entourés et éduqués, et tombent moins dans la violence), ou que les terroristes — surtout les kamikazes — sont en général recrutés parmi une population plutôt aisée et bien éduquée (l'axiome pauvreté => terrorisme est donc plutôt faux.)

Pour finir sur ce bouquin, les titres des parties et des chapitres valent le détour à eux seuls : "Scandaliser sa belle-mère", "Les riches sont des fainéants comme les autres", "Finir sa vie tout seul (ou avec un caniche)".

Bref. Je reparlerai sans doute de ces trois opus en temps opportun. Là, j'ai du ménage à faire.

Notes

[1] faut bien racoler un peu, si on veut vendre.

vendredi, décembre 19 2008

I aten't dead

Boulot harassant, pas mal de stress (professionnel et non professionnel), une bonne dose de fatigue, du mal à faire le point et garder l'esprit clair. En quelques mots, la raison pour laquelle je n'ai guère posté ici.

Ah, et puis côté bouquins, je suis à mi-chemin dans The System of the World (le dernier volume du cycle baroque de Stephenson, une merveille) ; je vais me hâter de finir ça pour pouvoir attaquer deux SP que je viens de recevoir. Voili voilà.

À part ça, je suis en vacances (enfin presque, je bosse un jour la semaine prochaine), je n'ai pas fini de faire les cadeaux de noël, et là, j'ai envie d'aller dormir.

Hop, au lit.

lundi, novembre 24 2008

The Confusion, Neal Stephenson

The Confusion, c'est la suite de Quicksilver. Soit la partie médiane de la soit-disant Trilogie Baroque, qui se termine avec The System of the World.

C'est aussi (parce que sinon, c'est trop simple) deux romans imbriqués, qui représentent les tomes 4 et 5 dudit cycle baroque. Pour ne rien rendre trop aisé, les chapitres sont alternés : un chapitre de Bonanza, un chapitre de The Juncto, etc. Ceci s'explique par le fait que les deux romans se déroulent en même temps, et cette alternance permet de suivre un peu mieux la chronologie.

Bref. Quelques repères historiques. Cela commence en 1689, et ça finit en 1702. Louis XIV est indévissable du trône de France, Guillaume d'Orange vient de s'installer sur celui d'Angleterre et n'a pas l'air de vouloir en être dévissé, quoi qu'en pensent les Tories. En Espagne, Carlos II est toujours en train d'agoniser et en Allemagne, c'est un beau bordel ; Sophie de Hanovre y est toujours Electrice tandis que sa fille, Sophie Charlotte, a épousé l'Electeur de Brandenbourg. Le tout sous le regard plus ou moins chaleureux de l'empereur autrichien. Pour le reste, la France s'amuse à être en guerre avec tout le monde et surtout l'Angleterre et son allié Néerlandais[1] ; le roi Jacques II, éphémère roi catholique chassé par le même Guillaume, s'est plus ou moins réfugié en Irlande, avec l'aide de la France ; on y verra donc les batailles les plus sanglantes de l'histoire de l'île, qui ont en scellé la domination anglaise (le comté de Connaught n'ayant encore jamais été conquis par les Anglais, ce sera fait par Guillaume qui courait après Jacques et ses copains français. Suivez, quoi.) La bataille la plus marquante, celle de la Boyne, est toujours le prétexte pour lequel à Belfast, tous les ans, des protestants extrémistes s'habillent en orange (comme Guillaume, si si) et défilent un peu partout pour dire aux catholiques, en gros, on vous a bien niqué.

Voilà pour l'histoire européenne. Pour un tour rapide du reste du monde : le dar al-Islam (d'Irak au Maroc, à peu près) est contrôlé par les Ottomans (Turcs), l'Inde est sous la coupe du Grand Mogul (dirigeant musulman qui s'accommode tant bien que mal de l'hindouisme), Manille est portugaise, la Somalie est infestée de pirates[2], le Japon est contrôlé par le Shõgun Tokugawa qui a fermé le pays et interdit le commerce avec les étrangers. Le Nouveau Monde est, globalement la Nouvelle Espagne, et est joyeusement pompé de ses métaux précieux par les Espagnols assistés de l'Église romaine.

Au niveau scientifique, Newton ayant pondu sa théorie de la gravité (du moins, la partie mathématique d'icelle, car il ne veut pas discuter de la raison des forces qu'il décrit), il se plonge à corps perdu dans le Grand Œuvre alchimique ; ce que regrettent les membres de la Royal Society, et en premier lieu Leibniz, qui a fort à faire en tant que bibliothécaire officiel de l'Electrice Sophie, ce qui ne lui laisse guère de temps pour ses machines à calculer et sa conception du monde, la monadologie. Tout le monde s'interroge sur la définition et la nature de la monnaie, et de la dissociation de la valeur et de bouts de métal brillants.

...

Bref. Un beau bordel. En gros, on va voir tous ces événements, et bien d'autres. Et ça va être fort joyeux, et beaucoup plus drôle qu'un cours d'histoire.

Bonanza suit Jack Shaftoe, que l'on avait laissé pour fou à la fin de Quicksilver. C'est sous-estimer le Roi des Vagabonds, qui tombe suffisamment fiévreux pour tuer le virus de la syphilis qui lui rongeait l'esprit. Ceci fait, il rejoint une confrérie, une Cabale d'esclaves-galériens, propriété des Pirates de Barbarie turcs, basés à Algers. la Cabale réussit à persuader le Pasha, gouverneur militaire d'Algers, de la laisser s'embarquer dans un plan audacieux dont l'objectif, à terme, est de dérober une cargaison d'argent illicite provenant du Mexique. Ça commence ainsi, et ça embraye sur un tour du monde essentiellement marin, où Jack et sa Cabale vont affronter les pirates du Malabar, les samouraïs du Japon et l'Inquisition au Mexique ; gagnant, puis reperdant, puis regagnant, de multiples fortunes, en or, en argent, en mercure, ou même en teck. Jack deviendra tour à tour esclave, fakir, nourriture pour insectes[3], entrepreneur, Juif, roi, prisonnier... De belles et grandes aventures, des batailles navales, et des Plans hasardeux pour devenir riche sont de la partie.

The Juncto suit surtout Eliza, comtesse de la Zeur, à la cour de Versailles. On la suit à Lyon, Saint-Malo, Dunkerque, et mêmes Londres et Qwghlm. (Ce dernier pays est fictif. Ne cherchez pas.) Occasionnellement, on revoit d'autres personnages de Quicksilver, comme Leibniz, Newton, Daniel Waterhouse, Bob Shaftoe. D'où le cours d'histoire européenne ;-)

Il est très difficile de décrire un bouquin de Stephenson. Faisons donc une analogie, une similitude même : prenez un grand saladier, mettez-y des aventures que n'aurait pas renié Dumas, des considérations historico-politiques, de l'histoire des sciences, de l'économie, des batailles, des machinations, du phosphore et des retournements de situation ; rajoutez un Juif errant (et immortel), des Alchimistes, un Jésuite damné, une paire de cryptologistes et un noble allemand qui ressemble à un pénis sur pieds ; arrosez le tout d'une belle lampée de sens de l'humour et vous aurez quelque chose d'extrêmement geek dans le souci du détail, tout en étant formidablement agréable à lire.

D'un abord rude, très long et tortueux, cette préquelle à Cryptonomicon (on en retrouve les personnages, les lieux, et même les thèmes) ne sera vraisemblablement jamais traduite en français. C'est fort dommage, car on perd là un petit joyau.

Pour conclure, je me contenterai de constater que toute technologie suffisamment avancée ne peut être distinguée d'un yoyo.

Notes

[1] faut dire que Guillaume d'Orange, à la base, est Protecteur des Pays-Bas. Ça aide.

[2] Comme quoi, plus ça change et plus c'est pareil.

[3] Séquence particulièrement drôle dans un temple hindou, dévoué à la remise en forme de toute vie...

dimanche, novembre 9 2008

And now for something completely different

Je lis The Confusion, de Neal Stephenson, la suite de Quicksilver, et ça déchire des nounours en guimauve.

Ça raconte, en gros, l'émergence de la science et, plus généralement, de la société moderne (y compris les concepts d'économie et la théorie de la monnaie) au XVIIème siècle, on y trouve des personnages comme Newton, Leibniz, Guillaume d'Orange et Louis XIV, c'est follement bien écrit et la plupart du temps extrêmement drôle (Stephenson a un talent immense pour faire passer les trucs les plus obtus en les enveloppant dans des gags.) En particulier quand il s'agit de l'homme le plus poli du royaume de France.

Si vous avez lu Cryptonomicon du même auteur, c'en est une sorte de prequel : on a les ancêtres de tous les persos du Crypto (y compris Goto !) et la tonalité est assez proche.

D'après les dernières nouvelles que j'en ai, Gilles Dumay (a.k.a. Thomas Day, a.k.a. monsieur Lunes d'Encre chez Denoël) a finalement renoncé à le faire traduire. Parce que ça pèse quand même plus de 3000 pages écrit tout petit, que c'est de l'historico-geeko-un tout petit peu fantastique et que donc ça s'adresse à, somme toute, une population très restreinte ; bref, ça coûterait une fortune à traduire et à fabriquer (eh oui, les coûts de fabrication augmentent avec la taille du bouquin) et ça aurait une assez faible probabilité de devenir un best seller.

Donc, ne boudons pas notre plaisir, lisons en anglais (avec plein d'idiosyncrasies du XVIIème, c'est rigolo. C'est bourré de mots empruntés au français, de conventions typographiques aujourd'hui obsolètes[1], et c'est une joie.

PS : Et pendant ce temps, mon Nano stagne et rame. J'en suis au stade où je me dis que c'est vraiment mauvais, et où j'ai plein de retard à rattrapper sans vraiment avoir la motivation de continuer.

Notes

[1] Par exemple, pour écrire coordinates, comme les deux "o" sont séparés (c'est co-ordinates et pas coo-rdinates), on écrivait à une époque : coördinates... Eh oui.